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Le grand être luttait contre la maladie. Il
avait mobilisé toutes ses défenses immunitaires mais le virus
gagnait du terrain, contaminant des groupes entiers de ses cellules.
Dans chacun de ses atomes, l'alerte avait sonné. Les multiples
peuples habitant les atomes étoiles convergeaient vers le lieu de
réunion où allait se débattre le plan de défense destiné à
rejeter le virus hors du grand corps. Tous avaient décidé de
participer à la survie collective, tous constituant les briques de
l'édifice tant matériel que spirituel du grand être. Aussi ce
jour là, des créatures bien différentes se réunissaient dans un
même but ; les Oiseaux, les Reptiliens, les nombreux peuples
Insectes, les Lumineux, les Ents, les Mouvants, les Cristallins, les
Etoiles et les Planètes, et combien d'autres encore, avaient
envoyé leurs représentants au grand conseil.
Ainsi fut conçu un gigantesque plan de défense
incluant l'action de tous les peuples présents. Mais le virus
était de taille et personne ne l'ignorait. Aussi fut-il décidé
qu'un système de survie ultime serait mis en place, au cas où le
plan de défense se révélerait insuffisant. Une bibliothèque
serait constituée, permettant aux différents peuples de déposer
leur patrimoine génétique en un endroit protégé. Une petite
planète accepta de jouer le rôle de bibliothèque, et les
multiples livres vivants, animaux, végétaux ou autres, y furent
déposés. Encore fallait-il trouver un gardien à ce trésor. Les
peuples en présence n'étaient guère enthousiastes et les
candidatures peu nombreuses. En effet, la mission n'était pas des
plus faciles car il était évident que cette bibliothèque, point
stratégique entre tous, serait inévitablement l'objet d'attaques
féroces de la part du virus et des peuples frères qui tomberaient
tôt ou tard sous la coupe de l'envahisseur. Pourtant, la
candidature d'un peuple fut retenue. Celui-ci n'en était pas à son
premier essai, ayant déjà prouvé qu'il ne manquait pas de
ressources dans les coups durs.
Et la terre, et les hommes, s'associèrent pour
veiller le trésor. Ce fut fait d'une bien drôle de façon ! D'une
curiosité insatiable, les hommes eurent tôt fait de dévorer les
livres génétiques déposés en leur garde, se penchant si bien sur
cette merveilleuse littérature qu'ils finirent par se perdre
eux-mêmes dans les rayonnages de l'immense bibliothèque. Chute ?
Péché ? Qu'importe ! Les critiques ne tardèrent pas ! Mais d'où
venaient-elles ? Pour parfaire le tableau, l'un des peuples frères,
peut-être en partie sous l'influence du virus, accentua la
dégringolade en spoliant l'homme d'une partie de son ADN, brisant
et éparpillant au sein des cellules humaines les précieux
filaments qui faisaient de l'homme un être conscient de ses
origines, de sa mission et de ses capacités. Triste coup du sort !
Qui se souvenait à présent du vaste plan de défense élaboré il
y avait si longtemps !
Septembre 1999.
Assise sur la terrasse devant la maison , Annie
regarde les étoiles s'allumer une à une. Par la fenêtre ouverte,
lui parviennent les derniers bourdonnements de l'ordinateur que
Pierre éteint avant de venir la rejoindre. Les enfants dorment
déjà .
- Tu ne trouves pas le ciel étrange, demande
doucement Annie.
Pierre respire la douceur de la nuit et observe
le ciel.
- Regarde les étoiles, reprend Annie, elles ne
scintillent plus comme autrefois. Seules les plus basses sur
l'horizon clignotent encore. Comme si l'atmosphère ne filtrait plus
leur lumière au-dessus de nous. Je me demande si nos savants nous
disent la vérité et s'il y a encore un peu d'ozone là-haut.
Pierre ne répond pas, mais retourne vers son
bureau d'où il revient avec une liasse de feuilles qu'il vient
d'imprimer, au cours d'un voyage sur le Net.
- Projet HAARP, tu connais ?
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une expérience militaire américaine. Ils
bombardent la ionosphère d'ondes de basse fréquence, en vue de
réchauffer la haute atmosphère et de contrôler le climat.
- Des basses fréquences ! Mais ils sont fous !
Ce serait donc cela, songe Annie. Depuis plus de
trois semaines déjà, elle avait le désagréable sentiment que
quelque chose de malsain était à l'œuvre, pas pour la première
fois d'ailleurs, mais jamais sur une période aussi longue et aussi
intense. Ainsi, toutes les calamités entendues aux informations
pouvaient avoir une cause unique, les cyclones, les inondations,
peut-être bien les tremblements de terre indirectement. La terre
perdait la boule et les hommes aussi. Les coups de folie se
succédaient.
- Les basses fréquences mènent au chaos,
reprit-elle en hochant la tête. Je crois que si je devais donner un
nom au grand Roy d'effrayeur, HAARP conviendrait assez bien. Et nous
sommes en septembre, septième mois du calendrier romain. Encore une
coïncidence !
Ni Pierre ni Annie ne croyaient plus aux
coïncidences. Les années avaient passé, leur traçant un étrange
chemin. Lorsqu'ils s'étaient rencontrés, ils croyaient tous deux
en un certain nombre d'idées impossibles à prouver, la
réincarnation, la vie dans l'au-delà et d'autres encore. Ils
avaient vécu quelques petites aventures bizarres, rêves aux
allures de réalité, sorties hors du corps, rien d'extraordinaire,
juste assez pour y croire et chercher. Mais la venue des enfants
avait changé bien des choses. Annie avait refusé dès le début de
fermer les portes, les frontières, les laissant explorer les mondes
de l'imagination et de l'au-delà, se contentant de les rassurer
lorsque ces explorations éveillaient des peurs, et leur apprenant
à se forger des repères de sécurité. Un chemin parcouru à
l'aveuglette dans des mondes qu'elle-même ignorait. Mais les
résultats avaient dépassé toute espérance lorsque, au cours de
sa dixième année, Yohann avait en pleine conscience, quitté
brusquement son corps, voyagé en quelques secondes à travers des
milliards d'étoiles et en était revenu avec la capacité de voir
l'invisible, mais aussi d'autres capacités qu'il lui avait fallu
apprivoiser pendant les jours et les mois qui suivirent.
Sylvain, d'un caractère plus secret, se
désolait de ne savoir rien faire, comme il disait, mais ses
aptitudes dans le monde bien matériel semblaient pour Annie des
atouts non négligeables. Sois patient, lui disait-elle, cela
viendra! Tu n'es pas le seul dans ce cas!
Yohann trempait depuis un bon moment dans son
bain lorsque, selon son habitude, il appela:
- Maman, tu veux le journal?
- Non, pas aujourd'hui, répondit Annie. Puis se
ravisant, elle pénétra dans la salle de bain etvint s'asseoir sur le bord de la baignoire.
- Qu'est-ce que tu veux savoir? Demanda Yohann.
- Va voir ce qui se passe dans la haute
atmosphère.
Annie savait qu'il n'avait pas entendu parler de
l'expérience du HAARP. Ce qu'il allait dire pouvait être
intéressant. Yohann lisait les nouvelles dans l'eau.
- L'eau, c'est la vie, avait-il dit à sa mère
un jour. Elle est partout et elle contient la mémoire de l'univers.
- Mais l'eau est matérielle, il n'y en a pas
dans les plans subtils.
- Bien sûr que si, il y a l'essence de l'eau.
Elle est partout.
Aussi, Yohann recevait par ce moyen les
informations de toute la terre et parfois d'ailleurs s'il le
désirait.
- Tu ne vas pas me croire, fit-il. En ce moment,
c'est la grosse pagaille! La haute atmosphère est bombardée
d'ondes de fréquence très basse.
- Tu peux voir d'où elles viennent?
- Il y a une base américaine sous la glace, dans
le nord du continent américain.
- Qu'est-ce que cela peut provoquer?
- Je ne peux pas le savoir, le futur n'est pas
écrit. Des inondations, de grandes sécheresses sûrement . Si ça
dure, la terre deviendra un désert.
- Est-ce que cela peut avoir une influence sur
les gens?
- Bien sûr, les basses fréquences détruisent
la vie.
Yohann confirmait donc ce que Pierre et Annie
avaient découvert quelques jours auparavant.
Ce soir, depuis qu'il est revenu de l'école,
Sylvain ne cesse de grogner. Yohann le plaisante! Ses devoirs
n'avancent pas! Bref, rien ne va!
- Mais qu'as-tu donc? demande Annie qui s'énerve
à son tour. Tu es vraiment insupportable, ce soir!
- J'ai mal à la tête! Cela fait trois jours que
j'ai mal à la tête! Crie-t-il.
Aïe! C'est vrai! Encore un de ces maudits
implants! Hier, Annie a bien demandé à Pierre de vérifier, mais
trop occupé, il a dû oublier. D'habitude, c'est lui qui fait le
nettoyage et il ne manque pas d'ouvrage. Ces cochonneries leur
pleuvent sur la tête, générateurs d'ondes négatives, bestioles
diverses, tout y passe. Mais Pierre n'est pas encore revenu du
travail et Sylvain est d'une humeur épouvantable.
- Va t'allonger sur ton lit, je vais voir ce que
je peux faire, lui lance Annie impatiente.
Elle saisit l'outil de son mari, un pendule
multifonctions, et après l'avoir réglé en position guérison, le
place au-dessus de la tête de Sylvain. Elle n'a pas l'habitude de
manipuler cet objet et doute de ses propres capacités. Pourtant le
pendule se met aussitôt à tourner vivement. Mais ce mouvement
giratoire s'éternise, ne semble pas vouloir s'arrêter. L'implant
résiste. Brusquement, le pendule tire la main d'Annie vers la
poitrine de l'enfant.
- Cela se déplace! C'est vivant!
- Un Globe! C'est un Globe!
Ils ont parlé simultanément.
- Relève toi!
Sylvain se déplace. La bestiole invisible,
toujours sous l'action du pendule, a lâché prise et repose
maintenant sur le lit. Mais est-ce bien un globe? Yohann a dit
qu'ils provoquaient des perturbations électriques. Annie règle le
pendule en position appropriée, l'objet tourne de plus belle. C'est
bien cela! Elle n'a aucune affection pour les globes. Ces êtres
n'ont pas d'âme. Elle les considère comme des machines. Cependant,
celui-ci semble différent. Il a comme une présence et malgré son
invisibilité, Annie imagine sans peine ses contours. Elle s'étonne
d'éprouver un vague sentiment de pitié envers l'être malmené par
le pendule.
Trois jours plus tard, lorsque Pierre se plaint
d'une douleur persistante à la jambe, Annie n'hésite pas un
instant sur le diagnostique.
- C'est sûrement un globe! On dirait qu'ils ont
changé. Ceux qu'on nous envoie à présent sont plus costauds et
semblent avoir une présence. Ce sont peut-être des vrais!
Annie n'a pas réfléchi à ce qu'elle vient de
dire mais Pierre, silencieux, n'a pas perdu la remarque. Il tente
d'entrer en contact télépathique avec le globe accroché à sa
jambe. La communication s'établit sans peine et Pierre apprend
alors bien des choses:
L'être vient d'une lointaine planète. Les siens
sont tout autant civilisés que les humains, mais les forces du
chaos les ont asservis, les utilisant comme troupe de destruction.
Clonés, implantés, réduits en esclavage, ils n'ont plus
conscience de leurs actes. L'être ne désire en fait qu'une chose,
voir les siens à nouveau libres. Il est prêt à respecter un pacte
de non agression avec Pierre et les membres de sa famille,
comprenant qu'ils espèrent tous la paix et la liberté.
Pierre, Annie, leurs enfants, savent bien d'où
viennent ces globes et les implants, qui les leur envoie. Yohann, au
cours de ses lectures, leur a parlé d'Hatcchios, le grand chef
reptilien. Celui-ci a investi le corps d'un humain et tire les
ficelles de la politique mondiale depuis les sous-sols de l'Empire
State Building. Son bras droit, bien connu des hommes depuis sa
dernière prise d'identité humaine sous le nom d'Hitler, commande
les troupes tant de reptiliens que d'humains séduits par
l'idéologie nazie. Il n'y a pas de cadeau à attendre d'eux, mais
Pierre et Annie se demandent bien pourquoi on leur en veut tant. De
tels obstacles mis quotidiennement sur leur route, les poussent à
penser qu'il y a beaucoup à découvrir.
Un jour, Annie, exaspérée par ces agressions
constantes, les a copieusement traités de tous les noms.
- Ce n'est pas vraiment leur faute! A rétorqué
Yohann en hochant la tête, ils ne sont pas à l'origine du mal!
- Alors, quelle en est l'origine? a demandé
Annie, curieuse.
- Ce sont les Aluminiums.
- Les quoi?
- Les Aluminiums, ce sont des êtres de métal!
- Tu peux m'en dire d'avantage?
Yohann, penché sur un bocal d'eau, hésite,
cherche. Quelque chose le contrarie.
- Il n'y a pas d'information.
- Cherche bien! Insiste Annie.
Yohann patauge visiblement dans son bocal.
- Il n'y a rien sur eux. Ils ne contiennent pas
d'eau.
- Tu veux dire que leur structure ne contient pas
d'eau! Mais tu m'as déjà dit que l'eau était partout!
- Oui, partout dans l'univers, mais ceux-là ne
viennent pas de notre univers. Ils viennent d'ailleurs.
Interloquée, Annie essaye d'imaginer le tableau.
- Un peu comme des virus, dit-elle machinalement.
Yohann cherche dans l'eau ce que peut bien
représenter un virus puis répond:
- C'est ça!
- Peux-tu lire autre chose sur ces Aluminiums?
La recherche est longue. Puis, par des chemins
détournés, Yohann finit par glaner quelques informations.
- Pas grand chose! Ils ont un roi. A chaque
anniversaire de leur roi, ils font une grande fête, ils unissent
leurs pensées et la force qui en résulte va grossir l'être du
chaos. Ce sont eux qui l'ont créé. Ils le renforcent à chaque
anniversaire. C'est un être planétaire, quatre fois plus gros que
Jupiter. C'est le mal! Il condense tout sur son passage. La lumière
devient comme la matière, dure et condensée.
Le mal… Le mal a dit … Maladie…
Il y a décidément beaucoup de monde dans les
déserts glacés. Le pôle sud, voilà qui intéresse
particulièrement Annie. Et puis, cela concerne le passé de la
terre, leur histoire. Elle ne se lasse pas de questionner Yohann qui
fouille et refouille la mémoire de la terre.
Il a déjà raconté le grand vaisseau crénéen,
quittant une planète surpeuplée et atterrissant, il y a bien
longtemps, sur ce continent antarctique qui n'était alors ni au
pôle, ni sous la glace, la cohabitation avec les humains. Les
Crénéens sont des amphibiens, ils ont besoin d'eau mais aussi
d'oxygène. Il n'y avait pas d'oxygène sur la terre en ce
temps-là, les humains, d'une adaptabilité parfaite, s'en moquaient
totalement. La haute technologie crénéenne résolut de doter la
terre d'une atmosphère oxygénée. Les humains s'équipèrent de
poumons. Voilà qui faisait sans doute d'excellents sujets de
laboratoire pour des savants généticiens qui, après de multiples
expériences, finirent par casser et éparpiller au sein des
cellules humaines dix des chaînes d'ADN, n'en laissant subsister
que les deux nécessaires à la stricte survie.
Ces gens étaient vraiment étonnants! Peut-être
eurent-ils des remords d'avoir ainsi jeter l'humanité dans un état
quasi animal. Ils entreprirent de l'éduquer patiemment, guidant ses
pas chancelants vers une technologie de plus en plus poussée,
jusqu'à ce que leurs meilleurs élèves, les Atlantes, envieux de
leur pouvoir, leur déclarent la guerre. Malgré des armes
offensives bien supérieures, les Crénéens n'étaient pas vraiment
belliqueux et s'enfermèrent à l'abri du dôme protecteur de leur
cité. Là, scrutant l'avenir de leurs dons divinatoires aidés
d'une prodigieuse connaissance des calculs de probabilités, ils
virent leur fin prochaine et décidèrent de léguer aux populations
à venir leur immense savoir et le récit de leur histoire.
C'est ainsi qu'ils construisirent un centre
souterrain du savoir, surmonté de trois pyramides et veillé par un
grand sphinx. Peu de temps après, les Atlantes, libérant une
énergie qu'ils ne maîtrisaient pas, provoquaient le basculement de
la terre sur son axe. La grande cité crénéenne, recouverte en
quelques heures d'une épaisse calotte glacière, s'endormit dans le
froid polaire, tandis que l'Atlantide, elle-même touchée par le
cataclysme, sombrait dans les flots, poussant ses habitants dans un
exode vers les étoiles. Pourtant, des sages atlantes restés
pacifiques, eurent le temps de gagner le centre du savoir crénéen
et transmirent à leur tour le flambeau de la connaissance à la
jeune civilisation égyptienne.
- Vois-tu du nouveau là-bas? Demande Annie.
- Oh, c'est toujours la guerre dans les plans
subtils! Fait Yohann indifférent.
Il a vu si souvent dans les dimensions invisibles
de grands vaisseaux extraterrestres arriver, bourrés de clones
soldats de toutes races, des Reptiliens, des Lièvres ailés, des
Crapauds à plumes, des Guêpes, etc. Une boucherie phénoménale
fait rage au-dessus de la vielle cité. Que cherchent-ils donc tous
pour s'entre tuer ainsi? Le désir du pouvoir les domine bien sûr,
mais l'avidité devant l'extraordinaire technologie crénéenne
suffit-elle à expliquer cette folie? De nouveaux colons crénéens,
précédant de peu les assaillants, n'ont eu que le temps de se
réfugier à leur tour sous le dôme d'énergie de la cité.
- Tiens, si! Ça bouge là-bas! Le générateur
thermique de la cité s'est remis en route, ça dégèle! En fait,
reprend Yohann après une prospection plus poussée, il n'était pas
cassé, il avait seulement été réglé pour ne redémarrer que
maintenant.
- Après tant de milliers d'années! Eh bien,
plutôt forts, ces Crénéens!
- Il y a maintenant un grand lac sous la glace
tout autour de la cité. Oh! Mais je ne les avais pas vu, ces
trois-là!
- Qui donc?
- Trois Crénéens, des anciens du premier
voyage! Ils n'étaient pas congelés!
- Ils doivent être moisis!
- Penses-tu! Ils ont des régénérateurs
biologiques. Ce sont eux qui veillaient sur la cité.
Toutes ces informations qui parviennent à Pierre
et à Annie ont de quoi déranger, faire peur même. Ils se sentent
bien petits, bien perdus dans une immense mécanique qu'ils ne
comprennent pas encore. Heureusement, ils ne sont pas seuls. Cela
fait déjà deux ans qu'ils ont pris conscience de la présence de
Samayo. Il est invisible mais il est toujours là, près d'eux. Il
les guide, les laissant patiemment chercher la vérité, leur
insufflant mentalement les solutions lorsqu'ils butent sur un
problème. Un contact a fini par s'établir. Il est devenu leur ami.
En fait, il n'est pas humain, il appartient à cette race que les
hommes appellent les gris et qu'ils ont appris à craindre au
travers de nombreux films et séries télévisées, non sans raison
semble-t-il, car les gris ont succombé aux forces du chaos après
avoir tenté de prévenir l'humanité du danger qui la menaçait.
Succombé, pas tous! Il y a des résistants. Samayo est de ceux-là,
parmi d'autres. Chaque peuple, chaque race a ses résistants, une
grande famille mais peu nombreuse.
Parfois, Pierre utilise le pendule pour poser des
questions à Samayo. C'est moins direct, plus aléatoire mais aussi
plus facile. Justement ce soir, maintenant que les enfants dorment
et que le calme est revenu, Pierre et Annie décident de demander
quelques éclaircissements au sujet des êtres de lumière, ces
anges ailés vivant dans les plans subtils. Ils ont lu des livres,
fouillé Internet et désirent en savoir d'avantage. Ces êtres
annoncent le passage de la terre et de l'humanité dans la
quatrième dimension. Superbe projet, digne d'enthousiasmer
n'importe quel humain las des lourdeurs de la troisième dimension.
Seulement, ces messages angéliques ont laissé à Pierre et à
Annie un sentiment d'amertume qu'ils n'arrivent pas à justifier.
Aussi, Pierre se concentre à présent sur le pendule, posant ses
questions l'une après l'autre.
- La terre doit-elle passer dans la quatrième
dimension?
- … Oui
- Est-ce un événement positif?
- … Oui.
Trop occupé par le mouvement du pendule, Pierre
n'a pas remarqué l'atmosphère étrange qui règne dans la pièce.
Annie, les sens aux aguets, essaie de comprendre. En même temps
qu'une absence, elle ressent nettement la présence inhabituelle de
deux êtres, là, tout près d'eux.
- Samayo n'est pas là; ce n'est pas lui qui
répond! Fait-elle.
Interloqué, Pierre relève la tête.
- Il y a du monde ici, deux entités! reprend
Annie.
Ensembles, ils prospectent les environs et tirent
les mêmes conclusions. De ces deux êtres émanent une sérénité
et une paix merveilleuses qu'ils n'ont jamais rencontrées
auparavant. Une aura de lumière semble les entourer. Alors pourquoi
ressentent-ils en même temps, ce petit pincement au creux de
l'estomac, ce message d'alerte de leur subconscient qu'ils ont
appris à écouter et ne les a jamais trompés. Méfiants,
perturbés par une contradiction qui leur échappe, Pierre et Annie
cessent le jeu des questions puis passent à des occupations plus
anodines. Les visiteurs sont repartis. C'était des anges, à n'en
pas douter.
Le lendemain, Pierre tente de rétablir le
contact avec Samayo. La communication est lointaine, brouillée. De
son côté, Annie reprend les textes des messages angéliques. S'il
y a une faille, il faut la trouver! Encore une fois, le petit radar
au creux de l'estomac fonctionne. Il est écrit: "lorsque vous
serez dans la quatrième dimension, vous oublierez les souffrances
vécues dans la matière". Oublier! Pas question! Pense Annie.
Pourquoi avoir vécu ces difficultés pour les oublier? Quelle
serait la valeur d'une meilleure vie si la comparaison n'est plus
possible? On oublie quand on descend dans la matière mais pas
l'inverse! Décidément, ces gens-là ne sont pas aussi clairs
qu'ils le paraissent!
Ayant achevé sa communication mentale, Pierre se
retourne vers Annie et lui fait part de la teneur du message:
- Samayo était loin. Il ne tient visiblement pas
à se faire repérer. Il les traite de nazis!
- Des nazis! S'exclame Annie. Il y va quand même
un peu fort!
Pourtant, Annie n'est pas vraiment sûre qu'il
ait tord.
Plus tard, Annie retourne sans cesse le problème
dans sa tête. Une idée se dessine peu à peu. La matière a des
propriétés particulières, elle agit à la manière d'un tampon
face à un événement, diminuant la force de l'impact et étalant
son effet dans le temps. Ainsi, les difficultés sont-elles plus
supportables. En fait, c'est une véritable forteresse. Devant les
assauts du virus, certains êtres des plans subtils n'ont pas
bénéficié de cette cuirasse. Ils ont reçu le choc de plein fouet
et, malgré leurs pouvoirs, beaucoup n'ont pu résister. Certes, ils
ont gardé ces pouvoirs mais pas la libre conscience. Evacuer les
hommes de la terre tridimensionnelle n'est que le plan du virus.
Celui-ci s'ingénie à rendre la terre invivable à coup de basses
fréquences et prépare de l'autre côté un miroir aux alouettes
Non, vraiment, cela ne doit pas être!
Pierre, Annie et leurs enfants ont choisi.
Puisque les deux voies proposées à l'humanité se révèlent des
impasses, il faut en trouver une troisième. Ce choix n'est pas sans
conséquence, les anges, toujours à l'écoute de leurs pensées,
les considèrent maintenant comme des adversaires. Une nouvelle
vague d'implants déferle sur la petite famille, des implants qu'ils
ne parviennent pas à détruire.
- Il doit y avoir une solution! s'emporte Annie.
- Leur technologie est certainement supérieure
à celle que nous avons rencontrée chez les Reptiliens, répond
Pierre .
Annie secoue négativement la tête.
- Pas sûr! Ces gens sont des magiciens des
apparences, ils se cachent derrière un masque de lumière. Ce ne
sont que des illusions. Peut-être en est-il de même pour leurs
implants? Les pouvoirs de la pensée sont bien supérieurs à toute
technologie.
- Alors, il suffit de nier ces illusions, elles
devraient disparaître!
- Eh bien, faisons le!
Ce n'est pas si simple. Les anges manipulent
leurs sens et utilisent leurs peurs. Pierre, Annie et les enfants
ont été si souvent attaqués au moyen d'implants qu'ils éprouvent
des difficultés à rejeter les illusions. Mais ils apprennent aussi
à connaître ceux qui cachent la vérité. Rien n'est inutile.
Sylvain et Yohann ont déjà enfilé anoraks et
chaussures de marche et trépignent d'impatience. Ils vont
peut-être enfin réaliser ce dont ils rêvent depuis longtemps,
rejoindre cette base secrète qu'ils gardent au fond de leur
conscience. Enfin le départ! Pierre entraîne toute la famille vers
le petit bois, non loin de la maison, où leurs pas les ont souvent
menés, et rejoint le minuscule ruisseau perdu dans les
broussailles. La porte doit se trouver près de la source, mais dans
un autre plan vibratoire. Comment y accéder? Aucun d'eux ne le sait
vraiment.
- Qui veut chanter un petit air? Demande Annie .
- Moi! Crie Sylvain. Mais quoi?
- Chante ce qui te vient à l'esprit!
Après quelques hésitations, Sylvain se met à
fredonner des sons sans suite, sans mélodie véritable. Alors
qu'une harmonie se dessine petit à petit, tous quatre ressentent le
désir d'unir leurs mains en une ronde. Ils perçoivent des
picotements de plus en plus forts les envahir puis brusquement, le
décors se brouille et bascule. La broussaille a cédé la place à
de grands feuillus autour d'un gai ruisseau jaillissant d'une grotte
basse. Emerveillés, ils contemplent un instant cet environnement
paisible et lumineux, puis, pressés par la curiosité, s'engagent
à quatre pattes sous la voûte rocheuse. A l'étroit passage
succède un tunnel régulier dont la clarté diffuse les étonne,
puis une lourde porte coulisse découvrant un sas, une autre porte.
Enfin! Ils vont savoir!
La vive lumière de la grande salle les aveugle
un instant puis ils distinguent un fatras de machines, écrans
d'ordinateurs, pupitres divers, répartis en plusieurs compartiments
en un semblant d'ordre. Une silhouette étrange, penchée sur un
clavier, se retourne et s'avance vers eux.
- Samayo! S'écrie joyeusement Yohann.
- Soyez les bienvenus à la station! Répond une
voix dans leur tête.
Pierre et Yohann ne semblent nullement étonnés
de cette rencontre. Cependant, Sylvain et Annie restent un instant
immobiles, surpris par l'aspect de leur guide au crâne
disproportionné, mais reprennent vite confiance devant son regard
bienveillant, mi amusé, mi moqueur. Maintenant qu'ils ne sont plus
séparés par la barrière de la matière, la communication mentale
devient aisée et la joie s'exprime librement au sein de la petite
équipe.
Une intense activité règne dans la station. Au
début, Samayo leur a montré les lieux, la salle des ordinateurs,
les locaux d'habitation et l'immense garage ou dorment
provisoirement deux vaisseaux, une petite navette et un lourd cargo
spatial d'apparence délabrée, doté d'une vaste soute à
marchandises. Il leur a expliqué l'utilisation des différents
appareils et simulateurs mis à leur disposition. Il leur a surtout
détaillé la mission qu'ils allaient devoir accomplir.
- Mais pourquoi nous? Tu es bien plus qualifié
pour ce travail! A demandé Annie.
- Vous êtes des humains, ce n'est pas le cas de
mes compagnons et de moi-même. Nous respectons la non ingérence
dans les affaires d'autrui. De plus, il m'est impossible de
participer à la troisième dimension. Cependant, avec votre accord,
cette mission peut être exécutée.
C'est donc en total accord avec le projet que
Pierre, Annie, Yohann et Sylvain s'exercent sur les différents
simulateurs de la station. Samayo a réparti les tâches, une
répartition qui ne les a d'ailleurs pas surpris. Pierre et Sylvain,
pour leur plus grande joie, ont trouvé deux simulateurs de pilotage
adaptés à la navette et au cargo. Yohann et Annie se sont attelés
à un apprentissage accéléré de langages et de coutumes, en
partie connus pour Yohann mais totalement nouveaux pour Annie.
Enfin, tous quatre s'entraînent à effectuer un montage technique
très précis. Au fur et à mesure que le temps passe, ils
s'étonnent de la facilité et de la rapidité avec lesquelles ils
ont acquis des gestes qui ne leur étaient pourtant pas coutumiers -
C'est parfaitement logique, intervient Yohann, nous avons déjà
fait tout cela dans nos vies antérieures, ce n'est qu'une
révision!
Apparemment, la préparation ne date pas
d'aujourd'hui, mais seul, Yohann en a le souvenir.
L'apprentissage touche à sa fin. Une dernière
fois, ils refont les gestes devenus automatiques. Une solide
formation théorique a complété les manipulations. En principe,
ils doivent pouvoir faire face à l'imprévu. Lorsqu'Annie termine
son ouvrage, elle voit Yohann et Samayo riant sous cape près du
générateur de nourriture. Ces deux là ne sont pas à un tour
pendable près! Le dernier repas à la station risque fort de
surprendre!
Annie contemple Yohann. Celui-ci a bien changé!
Agé de quatorze ans maintenant, ces capacités psi n'ont cessé de
se développer. Il navigue sans problème dans la mémoire de ses
vies antérieures et réussit à influencer la constitution de la
matière. Sylvain aussi a mûri. Très maître de lui même, il
survole avec une facilité égale les problèmes théoriques ou
pratiques. Demain; il faudra se séparer. Pierre et Yohann partiront
avec la navette, Samayo les accompagne. Sylvain et Annie prendront
le cargo pour un voyage plus lointain.
Mais pour l'heure, Samayo attend de la visite.
Assis devant les commandes de la station, il ouvre le toit de la
piste d'envol, permettant l'accès de la base à d'un petit vaisseau
à peine plus gros que la navette. Bien qu'habitués à la
physionomie de Samayo, Pierre et Annie ne peuvent empêcher un
mouvement de surprise. Les deux pilotes sont des Reptiliens. Ainsi,
ils ne sont pas tous du côté des agresseurs! Plus que tout autre
détail, la sympathie contenue dans leur regard témoigne de leur
qualité de résistants. Tesch et Ahmet accompagneront le cargo dans
son périple.
Aux commandes de la navette en vol stationnaire
au-dessus de la base, Pierre et Yohann regardent le cargo s'élever
lentement, accompagné de l'escorteur reptilien.
- Bon voyage, soyez prudents, et n'allez pas
flirter en route! Lance Pierre pour détendre l'atmosphère pesante
du départ.
- Flirter sur la lune, tu en as de bonnes! Ce
n'est pas l'endroit idéal! Répond Annie. Bonne chance à vous
aussi!
Tandis que Samayo referme la station, Pierre
programme les coordonnées d'émergence dans la troisième dimension
et bascule l'appareil
- En route pour la cité crénéenne à présent!
Il nous faut récupérer la pierre du pôle sud! J'espère que tu as
retrouvé la mémoire intégrale de ton ancienne vie crénéenne,
car nous devrons nous fier à tes souvenirs.
- On verra bien! Répond Yohann. Les lieux
peuvent avoir changer!
Ce voyage doit se dérouler dans la plus grande
discrétion. Aussi, après avoir camouflé la navette derrière un
hologramme de banal Airbus, Pierre suit tranquillement les couloirs
aériens en vigueur, et, changeant de direction et d'apparence selon
les besoins, dépasse sans encombre le Cap de Bonne Espérance.
L'approche de l'Antarctique accroît les risques de détection par
les différents assaillants de la cité et Pierre a choisi de
poursuivre le voyage sous l'océan. Il espère d'ailleurs parvenir
jusqu'au but en se faufilant sous la calotte glaciaire par les
nombreuses crevasses existantes. La sonde envoyée récemment par
Samayo en a révélé la possibilité. Il est probable que le
réchauffeur thermique de la cité et l'effet des ondes de basse
fréquence aient accru la dislocation de la glace. Pierre suit le
trajet enregistré par la sonde et s'engage sous le plafond glacé.
- C'est magnifique! S'exclame Yohann. C'est plein
d'étoiles!
La lumière des projecteurs dévoile des grottes
étincelantes et gigantesques, mais Pierre n'a pas le temps
d'admirer le paysage. Déjà, le passage se fait plus étroit,
encombré d'aspérités qu'il doit éviter, tout à l'enthousiasme
du pilotage en grandeur réelle.
Au fil des heures, leur navigation se ralentit
sous l'effet des nombreux obstacles. Ils progressent maintenant dans
l'air, ayant dépasser le niveau de l'océan. Plusieurs fois, Pierre
doit utiliser le canon thermique pour élargir un passage. Puis la
présence d'eau s'égouttant des parois leur signale l'approche de
la cité. La crevasse s'élargit en une vaste grotte de glace au sol
boueux.
- Regarde! S'exclame soudain Yohann. Là! juste
au-dessous!
Deux carcasses à moitié décomposées de
tricératops gisent près du mur de glace.
- Berk! C'est dégoûtant! Ils auraient pu
envoyer les éboueurs! Plaisante Yohann.
- Yohann a raison, cela ne ressemble pas aux
habitudes crénéennes.
L'intervention mentale de Samayo les surprend.
Bien qu'avec eux en pensée, il ne s'était pas manifesté depuis le
départ
- Tu penses qu'il y a un danger? Demande Pierre,
aussitôt sur ses gardes.
- Arrête la navette dans cette salle! Je vais
prospecter le terrain.
A l'abri d'éventuels regards sous un surplomb de
glace, Pierre et Yohann attendent le retour de leur ami dans
l'obscurité. Celui-ci ne tarde pas à les rejoindre.
- Mauvaises nouvelles! La cité est tombée! Le
bouclier protecteur ne fonctionne plus!
- Hum! Fait Pierre, préoccupé et dépité à la
fois. Et quel peuple a réussi ce vilain tour?
- … Les miens. Sous l'emprise des Anges.
La pensée de Samayo est empreinte de tristesse.
et Pierre préfère changer de sujet.
- Comment allons-nous pénétrer dans la cité
maintenant? Il est inutile d'essayer de contacter les Crénéens.
Nous ne ferions que signaler notre arrivée à nos adversaires!
- C'est déjà trop tard! Les Anges nous ont
repérés par nos pensées. La seule solution est de les prendre de
vitesse. Il y a une certaine inertie dans la prise de contrôle de
leurs troupes matérielles.
- Que préconises-tu?
- L'une des portes de la cité est toute proche.
Abandonnez la navette et filez là-bas, il vous faut passer la porte
avant quelle ne soit gardée. N'oubliez pas les téléporteurs, ils
seront probablement votre seule chance de retour. Adieu maintenant,
je ne peux pas vous suivre plus avant, je vais tenté une diversion
dans la surveillance des anges.
Aussitôt Samayo parti, Pierre et Yohann
s'équipent à la hâte et rejoignent la porte.
- Fermée, bien sûr! Peste Pierre
- Attends! Si je me souviens bien, il suffit
d'appuyer sur cette plaque.
La porte coulisse lentement sous l'impulsion de
Yohann.
- Maintenant, on fonce! Je te suis. Reprend
Pierre
Ils s'élancent dans le couloir vide. Pas un
bruit ne leur parvient. Les assaillants sont certainement peu
nombreux et cette zone éloignée du cœur de la cité. Yohann
bifurque plusieurs fois pour atteindre son objectif, les étages
souterrains de la ville. La vieille cité ne ressemble nullement à
une ville terrestre. Ici, pas de maison, pas de rue. Ils ont en
réalité pénétré dans l'immense vaisseau spatial qui amena jadis
les immigrants crénéens sur la terre. Au fur et à mesure qu'ils
avancent, des sons diffus leur parviennent puis ils décèlent des
présences dans les salles qu'ils longent silencieusement. Jetant un
rapide coup d'œil par une étroite lucarne ronde, Pierre aperçoit
des créatures étonnantes à la peau noire décorée de grandes
plaques jaune vif qui lui rappellent les salamandres, probablement
des Crénéens, gardés par des êtres semblables à Samayo et
visiblement armés, bien que Pierre n'ait jamais vu d'armes
pareilles. Enfin, Yohann atteint l'entrée du souterrain recherché,
percé dans la roche et dégage l'ouverture secrète. Tous deux
s'enfoncent dans le couloir, et, tandis que l'ouverture se referme
en silence, ils entendent au loin le signal de l'alerte. Les Anges
ont réagi. Pierre envoie une pensée à Samayo qui leur a procuré
une marge d'avance et l'espère en sécurité. Petite avance, car
les Anges, à l'affût de leurs pensées, connaissent maintenant la
présence du souterrain et manœuvrent les troupes à leur
poursuite.
- C'est encore loin? Demande Pierre.
- Non, nous approchons de l'enceinte de
protection de la pierre du sud. Suis-moi et cours! Il faut franchir
le sas et je ne connais pas le mot de passe!
Après plusieurs détours, des couloirs, des
escaliers en enfilade et plusieurs salles traversées au pas de
course, Yohann et Pierre s'engagent dans un large corridor et
s'immobilisent à la vue de trois silhouettes debout à l'autre
extrémité. Trois Crénéens!
- Eh! Ce sont les veilleurs de la cité. Ils
n'ont pas été pris! S'exclame Yohann.
- N'ayez aucune crainte, nous vous attendions.
Nous allons faciliter votre mission dans la mesure des règles
prescrites.
L'amphibien qui vient de prononcer ces paroles,
désigne le mur de roche unie situé derrière lui.
- Le sas est là, de l'autre côté. Il ne nous
est pas permis de vous aider au-delà, mais nous pouvons retarder
vos poursuivants.
- Que dit-il? Demande Pierre qui n'entend rien au
crénéen.
- Ils vont nous aider un peu, résume Yohann.
L'être salamandre dévoile un clavier dans le
mur puis programme l'ouverture du sas
- Partez à présent. Que votre quête soit un
succès!
Après avoir remercié ces amis inespérés,
Pierre suit Yohann dans le passage et, alors que la roche se referme
lentement, il entrevoit des flots de sable tombant du plafond par
une multitude de bouches. Les trois amphibiens n'ont que le temps de
s'échapper par une trappe dérobée. Quelques minutes plus tard,
près de trois cent mètres cubes de sable remplissent le corridor,
coupant tout passage dans l'un ou l'autre sens.
- Nous y sommes! Que fait-on à présent?
Une petite salle basse s'offre à leurs regards
médusés. Les murs sont entièrement recouverts de caractères
inconnus pour Pierre.
- Qu'est-ce que c'est? demande Pierre effaré.
- L'alphabet crénéen, quelques milliers de
signes et encore, tout n'est pas là. Il suffit de trouver la
formule magique pour ouvrir la porte suivante. Je te l'ai dit, je ne
la connaît pas. Si tu as une idée, je traduirai en crénéen,
répond Yohann d'un ton détaché.
Contrarié et rageur, Pierre s'emporte.
- Il ne manquait plus que cela! Et nous sommes
coincés ici! Samayo aurait pu nous prévenir!
- Il ne connaît pas la cité crénéenne.
- Bien, alors essayons!
Pierre imagine plusieurs formules que Yohann
s'efforce de traduire en cherchant les signes corrects sur les
parois de la pièce. Rien ne se passe. Le découragement commence à
gagner.
- Tiens! S'exclame Yohann tout à coup, Si maman
était là, elle serait contente! Tu vois ce signe, c'est Yourk.
Depuis que je le lui ai dit, elle le répète constamment.
Pierre dresse l'oreille. Il a appris à tenir
compte de ces clins d'œil du destin.
- Appuie sur ce signe!
Assourdis par la distance et l'épais obstacle de
sable, des coups sourds et des sifflements leur parviennent. Il
vaudrait mieux ne pas traîner. Rapidement, Yohann s'exécute. Rien
ne se produit, les parois sont toujours intactes. Découragé,
Pierre se laisse glisser par terre et sursaute. Au centre de la
salle, noir sur le sol sombre, un puits s'est ouvert. Ils n'ont rien
entendu.
- Vite! On y va! Au fait, que signifie yourk?
- Je t'aime! répond Yohann en se précipitant
vers le puits.
La trappe se referme sur eux, les plongeant dans
le noir absolu. Accrochés à la légère échelle courante, ils
perçoivent instinctivement les parois se rapprocher d'eux, s'en
éloigner en ondulations lentes. Cette descente en aveugle leur
paraît durer une éternité. Lorsqu'ils en arrivent au terme,
Pierre estime à une bonne centaine de mètres le chemin parcouru.
Au-dessus de leur tête, le puits se referme, ne laissant plus
apparaître que la roche pleine et unie.
- C'est de la magie! S'exclame Pierre .
- Non! Technique crénéenne! Nous avons franchi
le champs protecteur. Nous touchons au but. Ici, nul ne peut
pénétrer par la pensée ou la téléportation. De plus, le sas est
inutilisable pour une durée de douze jours. Cela nous laisse un peu
de tranquillité.
Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. A
l'extrémité d'un court boyau, ils débouchent en pleine lumière.
Le sol sous leurs pieds n'est qu'une gigantesque plaque transparente
aux dimensions de la nouvelle salle. Au-dessous, de l'eau, jusqu'au
contact de cet étonnant plancher. Pas d'autre issue. Seule, une
manchette inclinée permet le passage à l'étage aquatique.
- Si mes souvenirs sont corrects, il y a une
ouverture au niveau de la piscine, annonce Yohann. Elle se
déverrouille automatiquement à condition de respecter les règles
du jeu.
Pierre les connaît. Ils en ont déjà parlé.
L'un d'eux doit descendre dans l'eau sans aucun accessoire matériel
sous peine de désintégration immédiate et y rester immergé
pendant sept jours. Pas d'air là dessous hormis l'oxygène dissout.
Des conditions irréalisables pour un humain normal.
- Je dois me préparer, dit Yohann. Laisse moi
tranquille un moment!
Pierre s'assoit à même le sol et évitant tout
bruit ou mouvement, regarde Yohann se concentrer. Bien sûr, il l'a
déjà vu manipuler la matière, la modeler, en changer la
structure, mais ça, non! Yohann, immobile, plonge dans les
souvenirs de sa lointaine vie crénéenne, sonde la composition de
son ancien corps amphibien, puis modifie la vibration de ses
cellules. Son image oscille, se trouble de plus en plus, sa forme
change progressivement et sa couleur vire au sombre éclairé de
jaune. Lorsque la métamorphose s'achève, Pierre contemple un
parfait amphibien.
- Maintenant, tu m'attends ici. Lorsque la trappe
s'ouvrira, je te ferai signe, tu me rejoindra.
- Un instant! S'écrie Pierre. Sept jours, c'est
long! Nous n'avons aucune provision!
- Sans importance. Tu n'auras qu'à boire de
l'eau, elle est très nourrissante, c'est étudié pour!
- Bien. Bonne chance, alors!
Yohann escalade la manchette toboggan et,
plongeant sous le plancher, se laisse glisser au fond de la piscine.
Il envoie un signe rassurant, et part en exploration . Le bassin se
prolonge au-dessous de la roche puis sous une petite pièce voûtée
au plancher transparent identique à celui qu'il vient de quitter.
Mais là, pas de sortie apparente, du moins pour l'instant. Il ne
reste plus qu'à attendre.
Attendre et attendre encore! Pierre a perdu la
notion du temps. Sa montre s'est arrêtée au passage du puits, il
n'a plus le moindre repère. Malgré les qualités nutritives de
l'eau, son estomac vide a violemment protesté pendant deux ou trois
jours, puis s'est calmé. De temps en temps, il essaie de
communiquer par signes avec Yohann, qui va régulièrement vérifier
l'état de la sortie. Toujours rien! Le temps s'écoule lentement
dans l'inactivité totale. Enfin, au retour d'une de ses
innombrables visites, Yohann lui adresse de grands signaux pressés
et repart aussitôt en sens inverse. Pierre se précipite vers le
toboggan, et prenant son souffle, suit Yohann. Il n'avait pas
imaginé le siphon aussi long. Lorsqu'il arrive à l'orifice ouvert
dans le plancher de la nouvelle salle, traînant tout leur
matériel, toussant et sifflant, Yohann a déjà achevé sa
transformation inverse et le regarde s'extirper du bassin en se
tenant les côtes de rire.
- Sans cœur! S'exclame Pierre lorsqu'il a récupéré.
Comme ils quittent la petite crypte sur l'eau, le
siphon se referme. La nouvelle salle , immense, recèle, outre le
mécanisme du champ de protection situé en son centre, des
centaines de cônes de pierre noire, identiques, parfaitement
rangés en cercles concentriques autour du générateur. Sidérés,
Pierre et Yohann contemplent le spectacle. Des centaines de cônes
d'information! Peut-être toute la mémoire de la cité crénéenne
enregistrée là! Et parmi tout ces cônes absolument identiques, il
leur faut en trouver un, un seul, la pierre du sud!
- J'espère que c'est la dernière épreuve! Fait
Pierre, passablement anxieux.
- Ne t'inquiète pas! On devrait l'identifier
sans problème, elle émet une vibration très particulière. Il me
suffit de les passer tous en revue. Cela prendra un peu de temps,
mais nous avons encore une bonne marge de sécurité.
Yohann sonde patiemment le rayonnement de chaque
cône, mais la fatigue s'accumule, augmentée par l'effort fourni
lors de la métamorphose, et il doit faire de nombreuses pauses.
Plusieurs heures s'écoulent avant qu'il n'identifie la pierre.
- Tu es bien sûr de ne pas te tromper? Demande
Pierre. Une fois partis d'ici, nous n'aurons plus la possibilité de
revenir!
- Non, c'est elle, elle vibre! Même au toucher,
on le sent!
- Bon! Il ne reste plus qu'à tirer notre
révérence. Je suppose que le chemin inverse n'est pas permis,
surtout avec les affreux à nos trousses! Installons donc les
téléporteurs!
Tous deux déploient au sol autour du précieux
cône un cercle de métal, puis y pénètrent. Lorsque Pierre appuie
sur le petit boîtier inclus dans le cercle, ils s'effacent de la
salle des cônes pour réapparaître à l'intérieur du cargo.
Le vieux cargo et son escorteur approchaient de
la lune, au terme d'un rapide voyage dans la quatrième dimension.
Sylvain et Annie distinguaient parfaitement l'écran énergétique,
tendu tout autour du satellite terrestre, qu'ils allaient bientôt
traverser. Ce mur lumineux auréolé de taches plus sombres n'était
en réalité qu'une image holographique projetée dans la troisième
dimension. Issue de la technologie reptilienne, il donnait à la
lune l'apparence non seulement à la vue, mais aussi aux autres sens
physiques, de la planète désertique et criblée d'impacts de
météorites que les hommes connaissaient depuis les temps
immémoriaux. Les deux vaisseaux traversèrent cette barrière dans
un léger brouillard d'étincelles, puis basculèrent aussitôt en
dimension trois. Juste en dessous, la jungle lunaire se dévoila à
leur yeux, immense océan verdoyant à peine entrecoupé de
minuscules clairières. Ils survolaient ce paysage extraordinaire
depuis quelques minutes à peine, lorsqu'une voix impérieuse
jaillit de la radio. Ils avaient été repérés par les
contrôleurs de la base reptilienne la plus proche. La lune, depuis
longtemps colonisée par les Reptiliens, servait à ceux-ci de poste
avancé dans la conquête de la terre. Depuis l'escorteur, Tesch
déclina son identité et les numéros d'immatriculation des deux
vaisseaux.
- Nous avons ordre de convoyer ce cargo à la
station de recyclage, compléta Tesch.
Sylvain et Annie, muets et anxieux, attendaient
l'issue de cette conversation. Le contrôleur vérifia les numéros
mentionnés puis déclara:
- C'est correct! Gardez le cap jusqu'à la
station!
Dans les deux appareils, le soulagement fut
intense.
En fait, le cargo, de fabrication reptilienne,
avait été récupéré à l'état d'épave par quelques
résistants, à la suite d'une des nombreuses batailles entre
peuples concurrents à la domination sur la terre. Ses parties
vitales remises à neuf et sa coque délabrée soigneusement
conservée en l'état, le vieux vaisseau avait été remisé en vue
de sa mission actuelle.
Obéissant à l'ordre donné, Sylvain conserva la
même direction jusqu'à la chaîne montagneuse qui coupait leur
trajectoire. Là, plongeant brusquement au raz de la jungle, il
obliqua résolument vers la gauche, aussitôt suivi de l'escorteur.
Les deux appareils disparurent à toute poursuite radar. Frôlant
les cimes des grands arbres enchevêtrés, Sylvain et Annie eurent
une grosse frayeur lorsqu'un tourbillon d'énormes volatiles les
entourèrent avec d'affreux hurlements.
- Mince alors! Ce sont des monstres! S'écria
Sylvain.
- Des ptéranodons! Répondit Annie stupéfaite.
Ils ont certainement eu plus peur que nous!
Comme le cargo quittait la forêt pour survoler
de larges vallées marécageuses, ils virent un groupe de
brontosaures broutant au bord d'un marigot.
- Hum! Le coin est vraiment charmant! Commenta
Sylvain.
- Je me demande ce que sont ces points noirs au
raz de l'eau! s'exclama Annie en réglant le grossissement de la
caméra. Eh! Des moustiques! Au moins gros comme la main! Tu as
raison, c'est idéal comme circuit touristique!
A bord de l'escorteur, Tesch et Ahmet s'amusaient
de leur surprise. Ils poursuivirent vers le sommet culminant de la
chaîne. Au pied de la montage, à demi caché par l'exubérante
végétation, apparut aux yeux des passagers le dôme de verre de la
cité rose.
- Arrête-toi à distance! Conseilla Ahmet à
Sylvain. Outre le dôme de verre, la cité est protégée par un
puissant champ énergétique infranchissable.
Sylvain passa en vol stationnaire puis, projetant
sa pensée vers la cité, demanda l'autorisation de se poser. Un
long moment s'écoula, pendant lequel les quatre voyageurs se
sentirent fouillés mentalement de long en large, puis une réponse
leur parvint de la même façon:
- Autorisation accordée! Posez vous entre le
dôme et la falaise!
Sylvain s'approcha de l'endroit mentionné,
descendit lentement sur la clairière à peine plus grande qu'un
mouchoir de poche et posa enfin le cargo en fracassant au passage
quelques branches des arbres gigantesques qui bordaient la prairie
d'herbe grasse. L'escorteur eut moins de difficulté à se garer.
- Maintenant, équipons nous pour sortir, proposa
Annie.
Ils endossèrent les encombrantes bonbonnes
d'oxygène et vérifièrent le fonctionnement des masques
respiratoires. La lune était bien dotée d'une atmosphère, mais
irrespirable pour les quatre compagnons. Seul le gaz primaire
terrestre d'avant l'arrivée des Crénéens avait survécu à la
faible pesanteur lunaire, l'oxygène, plus léger, se trouvant
expulsé vers l'espace. Enfin prêts, ils se rejoignirent dans la
prairie. Une délégation rose s'avançait vers eux. Annie et
Sylvain s'étaient pourtant préparés à cette rencontre, mais voir
les Rosiers, tout aussi grands que des humains, se déplacer
vivement sur leurs longues racines ondulantes, les stupéfia. Le
petit groupe, composé de deux vieux Rosiers aux branches chenues
entourés d'une vingtaine de jeunes pleins de vigueur, s'arrêta à
quelques pas. Ils n'étaient pas pour autant figés, leurs branches
se courbaient en mimiques incompréhensibles, leurs nombreuses
têtes fleurs s'agitaient en tout sens, offrant un curieux spectacle
aux visiteurs. Sylvain remarqua que chacun des jeunes Rosiers
portait trois ou quatre anneaux de cristal passés à certaines de
leurs branches.
- Ce sont des armes, précisa Ahmet, ils s'en
servent pour fissurer les bonbonnes d'oxygène de mes compatriotes
- La guerre fait donc rage ici aussi? demanda
Annie.
- La guerre! Non! Mais plutôt une guérilla dans
la jungle! Les vaisseaux reptiliens ne peuvent franchir l'écran
énergétique des cités roses. Les Rosiers ne sont pas
particulièrement agressifs mais ils détestent qu'on empiète sur
leur territoire.
Les visiteurs saluèrent mentalement les Rosiers.
Excellents télépathes, ceux-ci les accueillirent avec courtoisie,
et après quelques échanges, les entraînèrent vers la cité. Sous
le dôme de verre, pas de maison, seulement un tapis d'herbes
soyeuses, de grands arbres proposant généreusement leur ombre à
des groupes de Rosiers assemblés en conversations silencieuses. Sur
le passage des voyageurs, les bruissements de branches se taisaient,
les fleurs se tournaient en mille yeux curieux. Certains
emboîtaient le pas au petit groupe se dirigeant vers un rocher
massif au pied duquel trônait le doyen de la cité.
- Soyez les bienvenus! Commença le vénérable.
Nous connaissons votre quête. Je vais réunir le conseil sur
l'heure. Profitez de ce moment vacant pour visiter notre ville, si
vous le désirez. Puis, nous nous rendrons avec vous à la grotte et
vous pourrez commencer votre chargement .
Sylvain remercia le vieux sage puis les quatre
compagnons se laissèrent guider par ceux qui les avaient
accueillis.
La société rose était divisée en quatre
castes bien délimitées, les Rosiers roses et les rouges dominant
en nombre et en influence les bleus et les oranges. Seuls, les
roses, beaucoup plus vigoureux et robustes, étaient chargés de la
défense de la cité. Originaires de la lune, ce peuple était
parfaitement adapté aux rudes exigences de la jungle infernale, où
se perdaient parfois les expéditions reptiliennes, soumises à une
guérilla soutenue. Les Rosiers, excellents grimpeurs, n'avaient
aucune peine à se dissimuler dans le feuillage luxuriant et les
armes anneaux éclataient allègrement les bonbonnes d'oxygène de
l'envahisseur. Sylvain et Annie ne virent pas grand chose de cette
jungle, le peu entrevu était amplement suffisant pour les
décourager de toute promenade d'agrément. C'était le règne des
arbres démesurés, encombrés de lianes impénétrables, de plantes
carnivores et peuplés de boas, pythons, araignées et insectes
géants, et où erraient encore quelque troupeaux de grands
dinosaures herbivores, pourchassés par les reptiliens pour leur
viande.
Peu de temps après, un nombre considérable de
Rosiers était rassemblé dans la clairière, au pied du cargo, et
même juchés sur les arbres environnants. En matière de
curiosité, le peuple rose n'avait rien à envier aux humains.
Entourant les sages de la cité, ils venaient assister au chargement
du trésor en leur garde depuis des millénaires. Le doyen,
accompagné de ses ministres, s'approcha de la falaise et fit halte.
Ce qui se passa alors, personne autre que les Rosiers n'aurait su le
dire. Au bout de quelques minutes d'immobilité et de silence total,
un grand pan de la muraille s'effaça purement et simplement, et fit
place à l'ouverture béante d'une grotte profonde. Sylvain, Annie
et leurs compagnons reptiliens suivirent les anciens à
l'intérieur. La caverne, toute en longueur, contenait deux énormes
parallélépipèdes incurvés d'environ trente six mètres de long
sur trois de large, qui semblaient formés de lames de métal
empilées. Au fond de la grotte, trônait une volumineuse lyre, elle
aussi de métal, agrémentée d'un disque plein disposé entre ses
branches. Les trois pièces luisaient d'un éclat d'or blanc dans la
pénombre. Il ne restait plus qu'à charger! Sylvain pointa un
minuscule pistolet vers le premier parallélépipède et celui-ci,
soudain placé en apesanteur, s'éleva d'un bon mètre au-dessus des
madriers qui le supportaient. Ahmet, Tesch et Annie se placèrent de
façon à guider le bloc vers la soute du cargo, déplacement qui
n'exigea pas d'autre effort que l'attention nécessaire à éviter
le moindre choc. Les deux autres pièces suivirent le même chemin,
puis le tout fut soigneusement arrimé dans la cale.
Lorsque le chargement fut achevé, les voyageurs
remercièrent leurs aimables hôtes d'un moment et prirent congé.
S'attarder sur les lieux mettait en péril l'expédition dont la
descente brutale à l'entrée de la chaîne montagneuse avait
probablement motivé des recherches de la part des Reptiliens, mais
aussi la cité rose si le vaisseau venait à être repéré. Tesch
rangea l'escorteur, devenu inutile, dans l'espace libre à
l'intérieur de la soute. Il était bien trop risqué pour Ahmet et
lui même de rejoindre leurs frères de race. Ils n'avaient donc
d'autre possibilité que de poursuivre avec l'expédition, à la
grande joie des deux terriens. Sylvain enleva le cargo, vola au raz
des arbres sur plusieurs centaines de kilomètres en état
d'invisibilité, monta en chandelle et disparut dans l'hyperespace.
Le vaisseau se réintégra si près du sol que
Sylvain eut juste le temps de le stopper. Il fila un court instant
au raz des dunes, sous la clarté des étoiles, puis s'immobilisa.
Sylvain dirigea alors un puissant champ répulsif vers le sable qui
jaillit en monstrueux tourbillons, dégageant un terrier dans lequel
s'enfouit le cargo. Lorsque le sable fut retombé, il ne restait
plus qu'une dune un peu plus volumineuse que les autres, mais
personne ne passait en cet endroit du désert et le vaisseau
s'endormit dans le silence des sables.
Sept jours s'étaient écoulés dans l'attente
lorsque Pierre et Yohann se matérialisèrent dans la cabine de
pilotage du cargo. Les retrouvailles furent joyeuses et à la mesure
de l'inquiétude qui avait précédé. Samayo lui même avait
rejoint le vaisseau trois jours auparavant. Le précieux cône
d'information reposait maintenant sur le sol de la cabine. Celui-ci,
haut d'une trentaine de centimètres, portait dans sa base la forme
en creux d'un cône plus petit, qui lui donnait l'allure du Dy
égyptien. Il restait à présent à installer le lecteur de cône.
Le petit groupe attendit patiemment la venue de la nuit puis Sylvain
enleva le cargo de sa gangue de sable et se dirigea directement vers
son objectif: Guizeh. Le Sphinx et les trois grandes pyramides
veillaient sous les étoiles. Le vaisseau invisible fit halte
au-dessus du Caire illuminé, un rayon, non moins invisible, jaillit
de sa coque et tout ce que la terre portait d'êtres vivants sur dix
kilomètres à la ronde, s'endormit dans un profond sommeil. Après
quoi, Sylvain posa l'appareil au pied du Sphinx. Celui-ci semblait
dire: "Vous voilà enfin! J'attends depuis si longtemps!".
Alors commença un long travail minutieux. Le
vaisseau fut déchargé, l'équipement ramené de la lune étalé
sur le sable. Yohann, équipé d'un téléporteur personnel
s'échappa et réapparut à l'intérieur du grand chat de pierre au
visage resculpté à l'effigie de Kephren, dans une petite cabine
encombrée de matériel informatique. S'installant aux commandes, il
lança une série d'ordres à la vieille mécanique, dont la
structure métallique craqua, protesta vigoureusement et s'ébranla
enfin. La carcasse de pierre recouvrant les parties vives se fissura
et, au niveau des flancs de l'animal, des pans entiers de blocs
s'effondrèrent, libérant les articulations des ailes. De même, du
sommet du crâne fracassé s'éleva la plaque support de la
couronne. Les emplacements devenus accessibles attendaient que la
parure du vieux roi soit restituée. Semblables à de petites
fourmis volantes, les quatre terriens et leurs compagnons
reptiliens, équipés de ceinturons dégraviteurs s'affairaient
autour du géant. Chacun des deux immenses parallélépipèdes
recourbés fut fixés sur les articulations des ailes et la Lyre
vint couronner le Sphinx. Quatre bonnes heures furent nécessaires
pour réaliser le montage. Après quoi, Yohann commanda la mobilité
des ailes dont les nervures se déployèrent en éventail dans un
cliquetis de clochettes et se joignirent au-dessus du dos de pierre.
Puis des milliers de facettes cristallines se déplièrent,
tapissant l'espace entre les nervures. Lorsque l'opération fut
achevée, le Sphinx portait sur son dos un énorme miroir
parabolique prêt à fonctionner. Pierre remonta dans le cargo et,
chargé du cône d'information, rejoignit Yohann au poste de
commande du chat.
- Que contient donc exactement ce cône, pour
nécessiter une telle installation? Demandèrent Tesch et Ahmet qui
n'avaient pas totale connaissance de l'affaire.
Samayo leur répondit mentalement:
- Les Crénéens y ont enregistré la façon dont
ils ont brisé les dix chaînes manquantes de l'ADN humain et
surtout, le moyen de les reconstituer.
Un silence médusé suivit l'explication.
A l'intérieur du Sphinx, Pierre et Yohann
placèrent la pierre noire sur le lecteur de cônes. Yohann vérifia
que les trois générateurs d'énergie, Kéops, Kephren et Mykerinos
alimentaient parfaitement le système et lança la lecture. Une
vibration sourde, à peine audible, monta doucement de la base de la
lyre, s'amplifia progressivement, vint frapper la grande parabole,
se concentra vers le disque central de la couronne, véritable haut
parleur et se diffusa sur le désert.
Au pied du Sphinx, Annie et Sylvain éprouvaient
à présent une curieuse sensation. Sous l'influence du son grave et
profond, l'air s'était mis à vibrer, répandant son message à la
manière d'une onde de choc de plus en plus large, de plus en plus
rapide, parcourant les terres, traversant les mers et plongeant au
creux des océans. Sur la terre entière, les hommes s'arrêtèrent,
frappés d'étonnement et de joie intenses. Les activités si
importantes de leur petites vies parurent soudain futiles, inutiles.
Il n'y eut plus un bruit sur la terre, hormis le chant de la mer, du
vent et des oiseaux. Au cœur des cellules humaines, la voix du chat
enfilait les perles d'ADN éparpillées sur des filaments
invisibles, torsadait les hélices de lumière, assemblait la
mémoire oubliée.
Au plus profond des étoiles, l'être du chaos
tressaillit, un sombre pressentiment venait de le frapper. Quoi!
Cette maudite planète, ces humains minables se dressaient devant
son pouvoir! Vraiment, ils n'avaient pas encore compris qu'il était
le maître! Eh bien, il allait en finir avec eux! Définitivement!
Et, monstrueux être planétaire de rage et de haine, il s'élança
en direction de la terre, laissant derrière lui un sillage de haine
condensée.
Le petit groupe s'était retrouvé au pied du
Sphinx. Il ne restait plus qu'à attendre. Pour eux, la mission
était accomplie.
- Eh bien! nous avons mérité des vacances! Fit
Yohann, joyeusement..
- Je n'en serais pas fâché, pour ma part!
intervint Samayo.
- Où irais tu les passer? Demanda Pierre.
- Oh! Une petite île du Pacifique ferait très
bien l'affaire! Avec du soleil, des cocotiers…
- Et des vahinées! Plaisanta Yohann.
Un rire fusa du groupe vers le ciel étoilé.
- Mais l'histoire n'est pas terminée, dit Annie,
et le pire approche.
- Nous ne serons plus alors les quatre grains de
sable perdu dans la tempête, répondit Pierre. L'humanité compte
six milliards d'individus en train de sortir de l'ignorance!
- Six milliards, sans compter le baby boom de
l'an 2000! Plaisanta Samayo.
De fait, ce baby boom avait été un succès.
Tout ce que les étoiles comptaient de bonnes volontés, quelles que
soient leurs origines, leurs races, avaient tenu à prendre vêture
humaine pour participer à l'affrontement final. Ces enfants là
étaient trop jeunes pour avoir subi les dommages des tabous et
idées préconçues. Le moment venu, ils agiraient sans se poser de
question, sans l'ombre d'un doute. Ils sauraient entraîner leurs
aînés.
- Notre travail était-il vraiment indispensable?
Demanda Sylvain.
- Indispensable! Oui et non! Répondit Samayo.
Utile, en tout cas! Les humains savent le remède contre le mal,
contre la haine, ils l'ont toujours su. Il fait marcher votre monde.
Les hommes ne cessent d'en parler et de courir après, sans
s'apercevoir qu'il est en eux, qu'il l'a toujours été. Mais son
mode d'emploi a été oublié, perdu dans la nuit de l'ignorance. Il
sera bientôt retrouvé!
- Pourquoi a-t-il été oublié?
- Simplement parce que les humains ont perdu la
confiance en eux mêmes.
Oui, l'humanité agirait! Aucun d'eux n'en
doutait. Le mal serait chassé. Puis viendrait le temps de la
guérison. La bibliothèque Terre remplirait son office. Les
espèces animales et végétales disparues seraient recréées -
l'humanité ne les avait-elle pas toutes lues, toutes engrangées
dans sa propre mémoire génétique - et restituées à leurs
propriétaires.
La nuit était douce et paisible. La voix du
grand chat de pierre résonnait toujours. Les hommes s'éveillaient.
Annie
Novembre 1999
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