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Fra se glissa derrière l’épais rideau de
lianes entrelacées et disparut complètement sous une branche
feuillue, puis elle attendit. Sa peau garnie de fines écailles d’un
vert mordoré se confondait parmi la végétation touffue. Djem ne
la trouverait pas de sitôt.
Fra adorait ces interminables parties de
cache-cache au sein de l’arbre forêt qui abritait la tribu . La
place n’y manquait pas. Du haut de ses presque six cent mètres,
celui-ci était le plus beau de la région, couvrant toute la
colline et plongeant ses racines enchevêtrées dans les eaux du
grand fleuve. Aux creux de ses branches majestueuses, s’était
installée une flore variée, mousses et fougères de l’ombre,
fleurs aux vives couleurs de la canopée, mais aussi des arbres d’espèces
variées, accompagnés d’un cortège d’oiseaux bigarrés et de
singes agiles. Fra resta un long moment immobile, puis se risqua
hors de sa cachette. Loin en dessous, elle distingua la tribu,
mollement allongée sur les chapeaux d’énormes champignons
parasites, dans la chaleur humide de l’arbre forêt. Il y avait
là une trentaine de grands lézards verts, parmi lesquels Fra
reconnut ses parents. Puis, attirée par un mouvement furtif, elle
aperçut Djem . Il ne se cachait pas. Pourquoi l’aurait-il fait d’ailleurs
? Avec sa peau couverte de stries noires et rouges, il était
facilement repérable. Recueilli tout jeune par les parents de Fra,
Djem n’était pas un Septenrien et personne ne savait ce qu’il
était, mais cela n’avait guère d’importance et Fra le
considérait comme son frère.
Fra se retirait à nouveau sous le couvert des
feuilles, lorsque, dans un caquetage assourdissant, Tacal s’abattit
près d’elle. Elle tenta de le chasser, mais le jeune dragon,
joueur, n’était pas de cet avis. Il secoua ses ailes aux plumes
chatoyantes et entreprit une conversation bruyante. Fra soupira.
Avec ce chahut, Djem ne tarderait pas à la trouver. Ecoutant d’une
oreille distraite le bavardage de l’animal, Fra s’énervait.
Quelque chose lui piquait le dos, la brûlait. Elle s’agita pour
échapper à cette sensation désagréable, et se réveilla.
Il lui fallut un moment pour retrouver le fil de
la réalité. Le soleil avait tourné et lui cuisait à présent le
dos. Devant ses yeux, s’étalait un paysage de désolation qui n’avait
plus rien de commun avec le monde merveilleux et doux de son
enfance. L’arbre forêt n’était plus qu’un amas de branchages
pourrissant, brûlé par un soleil féroce. Au-delà de la colline,
le spectacle était identique. Seuls les cœurs des grands arbres,
imputrescibles et aussi dur que le métal, dressaient leurs pieux
immenses contre les assauts du soleil. Tacal, son compagnon favori,
n’était plus là, dévoré sans doute par ces voyageurs inconnus
venus des étoiles. Et Djem ! Djem était absent. Il était une fois
de plus parti vers la grande cité. Mais il lui avait dit : « Si je
ne suis pas revenu dans trois jours, déclenche le plan de survie
».
Fra se laissa glisser dans le dédale de débris
végétaux jusqu’aux niches sombres qui abritaient encore la
tribu. Elle en était à présent le guide et devait veiller à la
sécurité des siens. Tout en descendant rapidement sur ses courtes
pattes, Fra pensait à Djem. Ce n’était pas la première fois qu’il
se rendait là-bas. Utilisant sa magie, il se téléportait sur le
continent voisin, et, se rendant invisible aux yeux des étrangers,
ainsi qu’ à la multitude d’yeux électroniques qui
surveillaient la cité, il rapportait ainsi une somme d’informations
considérable. Il avait expliqué le rôle des grandes machines
installées aux deux pôles de la terre, les aspirateurs d’ozone.
L’ozone, il n’y en avait plus guère à présent et les effets
dévastateurs n’avaient pas tardé. Une vingtaine d’années
avaient suffit à modifier radicalement le paysage. Le soleil,
devenu brûlant, avait évaporé l’éternel et épais brouillard
qui couvrait la forêt, desséché la cime des grands arbres. La
foudre avait réduit la canopée en cendres, ouvrant le passage à
des trombes d’eaux destructrices. Des tempêtes d’une violence
inconnue, générées par des ondes nocives venues de grands champs
d’antennes bizarres, avaient brisé des branches énormes. Et tout
en bas, les crues à répétition du fleuve avaient achevé l’œuvre
de dislocation. Pourquoi ? Et Djem avait rapporté les paroles des
étrangers. Ils venaient en conquérants. Le peuple Septenrien les
gênait, mais ils ne voulaient pas le détruire. Ils voulaient
seulement le réduire à l’impuissance. Ils voulaient des esclaves
!
Fra atteignit l’entrée du labyrinthe de
grottes crées par les innombrables branches jetées à terre et
rejoignit les siens. Ceux-ci préféraient la pénombre du
crépuscule pour se risquer à l’extérieur. Fra soupira. Djem
était parti depuis deux jours déjà, il était habile et les
étrangers n’utilisaient pas la magie. Mais cette fois, elle
était inquiète.
Du haut de la terrasse de son logis, Khénès
contemplait la foule joyeuse déambulant dans la rue, aux cris de «
Vive Pharaon !», « Gloire à Pharaon !». Le peuple Crénéen
manifestait bruyamment sa joie à l’annonce de la victoire toute
proche sur les primitifs de Septenria, le continent voisin. Pour
fêter cet événement tant attendu, Pharaon offrirait le lendemain
à son peuple des jeux du cirque où quelques uns de ces lézards,
des rebelles disait-on, seraient livrés aux fauves. Khénès jeta
un rapide regard à l’œil électronique situé à l’angle de la
rue et s’associa à la liesse générale avant de se retirer à l’intérieur
de son bureau de travail. Il s’empara d’un petit cône d’enregistrement
posé en évidence sur une tablette, puis sortit. Convoqué quelques
instants auparavant par un droïde de protocole sur ordre de
Pharaon, il se hâta vers le palais dominant la cité. Il fût
aussitôt introduit et s’inclina aux pieds du monarque.
- As-tu achevé ton ouvrage ? demanda celui-ci.
- Oui, seigneur vénéré. En voici le plan,
répondit Khénès en présentant le cône à Pharaon.
- Montre-moi !
Khénès se dirigea vers l’équipement
informatique présent dans la salle du trône, y inséra le cône et
lança la lecture. Une image tridimensionnelle se forma aussitôt au
milieu de la pièce.
Architecte royal, il avait reçu pour mission d’immortaliser
le succès de la conquête de la planète Terre par le vaillant
peuple Crénéen, en un monument extraordinaire dédié à la gloire
de Pharaon. Il venait à présent soumettre son œuvre à l’approbation
du roi.
Pharaon étudia d’un regard critique et assez
peu encourageant l’image qui tournoyait lentement sur elle-même,
pour offrir à la vue toutes les faces du monument. Khénès avait
imaginé un gigantesque lézard de pierre, représentation fidèle d’un
Septenrien, dont la tête, surmontée d’un trône, accueillerait
Pharaon triomphant le jour de la célébration de la victoire.
- Ce trône me parait bien minuscule sur cette
énorme masse de pierre ! Aurais-tu l’intention de me
ridiculiser ? gronda Pharaon.
- Certes non, seigneur ! répondit Khénès en s’inclinant
respectueusement. J’ai pensé représenter ainsi la valeur de ta
victoire sur un ennemi si puissant, que nous sommes allés jusqu’à
modifier sa planète pour l’abattre, mais sans succès. Ce
monstre septenrien, couché sous tes pieds, me paraissait propre
à célébrer ton triomphe !
- Oui, peut-être ! grommela Pharaon, flatté
malgré tout. Puis, après un silence critique, il reprit : As-tu
envisagé un emplacement à ce monument ?
- Nous pourrions le construire sur le site de la
capitale Septenrienne, suggéra Khénès en s’inclinant de
nouveau. Il suffirait de raser définitivement les restes de la
cité forestière. Nous pourrions ainsi fêter ta victoire sur le
territoire conquis et devant les captifs rassemblés.
- Cette idée me convient assez ! déclara
Pharaon, dont l’humeur s’éclaira visiblement. Construis donc
ce monument et que la cérémonie de ma victoire y soit éclatante
!
Khénès loua maintes fois la grandeur du roi,
avant de se retirer.
La nuit tombait lorsque Khénès rentra chez lui.
Il travailla un moment à parfaire son oeuvre devant l’ordinateur
et prépara la phase de construction. Puis il retira le cône d’enregistrement,
le déposa non pas sur sa base mais sur sa partie inclinée, bien en
évidence sur l’ordinateur, et gagna la zone de repos. Il attendit
dans le noir des minutes interminables, guettant le léger déclic
qui lui prouverait l’extinction de la caméra de surveillance.
Lorsqu’il eut perçu le signal, il se redressa sans bruit et, dans
l’obscurité, inséra un nouveau cône dans le lecteur. Il
travailla très tard cette nuit-là.
L’effervescence la plus complète régnait dans
le laboratoire de biologie. Le grand maître généticien exultait.
Il avait enfin gagné et Pharaon, totalement satisfait de son
dévouement, lui avait promis une riche récompense. Akéou,
biologiste adjoint au grand maître, observait silencieusement toute
cette agitation. Les dernières vérifications effectuées, le
maître renvoya le personnel du laboratoire puis s’adressa à son
adjoint :
- Nous avons magnifiquement travaillé, Akéou !
Allons nous reposer à présent, nous l’avons bien mérité.
Demain, les prisonniers seront conduits dans l’arène. Cela fera
un joli spectacle !
- La joie m’a enlevé toute envie de repos,
maître ! répondit Akéou, avec un large sourire. Vous nous avez
annoncé, il y a quelques instants, la volonté de Pharaon de
voire enregistrer en documents d’archive, le cheminement de vos
travaux jusqu’à cette heureuse conclusion. M’autorisez-vous
à entreprendre cet ouvrage ?
- Certainement, Akéou, mais ne travaille pas
trop tard ! plaisanta le maître généticien en quittant les
lieux.
Resté seul, Akéou se dirigea vers son poste de
travail et lança l’ordinateur mais ne se mit pas aussitôt à l’ouvrage.
Immobile, il observa un long moment les six cages aux épais
barreaux disposées au centre de la vaste salle. Il y avait là cinq
Septenriens inconnus aux écailles vertes. Le dernier était Djem,
son ami. Et Djem le regardait. Akéou fut tenté d’ouvrir la cage,
mais le lézard, devinant sa pensée, secoua négativement la tête.
Comment communiquer ? Ils ne parlaient pas le même langage. Au
cours de leurs précédentes rencontres, Djem s’était toujours
chargé d’établir le contact télépathique, mais à présent,
celui-ci avait perdu tous ses pouvoirs, sa magie n’opérait plus.
Piètre télépathe, Akéou parvint cependant à projeter sa pensée
vers Djem, attentif.
- Je vais te libérer et te rendre tes pouvoirs !
- Non, répondit Djem, tu ne dois pas le faire.
Le destin est en marche, tu ne dois pas l’arrêter !
- Mais c’est si simple ! La clé de ta liberté
se trouve dans la pièce voisine. Il me suffit d’aller la
chercher !
- Tu n’iras pas.
- Pourquoi es-tu revenu ? Je t’avais prévenu
du danger !
- Je devais venir.
- Tu vas mourir !
- Je serai libre.
Akéou soupira. Djem a raison, pensa-t-il. Le
destin est en marche, et nous sommes ses instruments.
Résigné, Akéou se lança dans son travail d’archivage.
Cela aussi faisait partie du destin. Le biologiste compulsa les
différents enregistrements des travaux du laboratoire puis les
ordonna méthodiquement. Au tout début, et cela remontait à plus
de trente années, peu après l’atterrissage de leur
vaisseau-cité, il trouva un rapport d’analyses concernant trois
spécimens différents de la faune indigène, capturés par les
droïdes soldats. L ‘enregistrement vidéo montrait deux cages et
un aquarium. Dans la première cage, un grand lézard vert, calme et
curieux, observait son entourage, solidement posé sur ses quatre
courtes pattes. Dans la deuxième, une créature bipède, plutôt
frêle, aux bras démesurés et garnis de plumes, tout aussi
attentive que son voisin, s’accrochait aux barreaux de sa cage de
ses pouces aux serres crochues. L’aquarium hébergeait un être à
la peau blafarde, presque blanche, aux membres terminés par de
larges palmes, mais dont l’allure générale n’était pas sans
rappeler son voisin emplumé. De prime abord, les biologistes
avaient remarqué la vive intelligence manifestée par les trois
créatures. Mais les résultats d’analyse d’ADN livrés par l’ordinateur
avaient fait l’effet d’une bombe au sein du laboratoire. Les
trois êtres si différents appartenaient à une seule et même
espèce. Le détail de la composition des douze chaînes de leur ADN
s’étalait sur le document d’archive. Suivait, le rapport de
leur disparition, enregistrée par la caméra de nuit, où les trois
captifs, après s’être semble-t-il concertés, s’étaient
simultanément évanouis de leurs cages respectives. Par la suite,
les droïdes avaient ramené d’autres prises, lézards et oiseaux,
qui avaient permis des analyses plus poussées, mais jamais plus de
ces étranges poissons. L’être aquatique avait probablement
averti ses semblables qui, discrets et prudents, s’étaient
retirés dans les profondeurs océanes, où les vaisseaux
sous-marins crénéens n’avaient pu les repérer.
Akéou se remémora ce premier contact avec les
indigènes de la Terre, la consternation du maître généticien
lorsque, les codes génétiques analysés, celui-ci avait découvert
qu’ils avaient affaire à des magiciens, et enfin la fureur de
Pharaon, informé de cette découverte. Les Crénéens étaient de
grands voyageurs de l’espace, grands conquérants aussi. Les
peuples magiciens, peu nombreux, mais tenant en échec la haute
technologie crénéenne, leur avaient causé bien des difficultés
par le passé.
Le biologiste sélectionna ensuite quelques
comptes-rendus d’expériences qu’il aurait volontiers nommé
tortures, lesquelles montraient la régénération de membres
amputés sur plusieurs cobayes Septenriens. La vidéo détaillait
tout d’abord l’apparition d’une forme lumineuse à la place du
membre détruit, puis la densification progressive mais rapide de la
matière jusqu’à complète régénération.
Mais les cages ne retenaient pas longtemps les
captifs, et les lézards, échaudés par ces cuisantes expériences,
devenus méfiants, ne se laissèrent plus prendre. Plus de vingt
années passèrent avant que le maître généticien ne découvre
une onde capable de dissocier certaines chaînes de l’ADN des
magiciens, les privant ainsi de leurs pouvoirs.
Akéou recopia la séquence où deux Septenriens
avaient été soumis aux effets de l’onde destructrice. Comme les
images défilaient sur l’ordinateur, un son aussi strident que
discordant s’éleva de l’appareil. Djem sursauta tandis que ses
compagnons Septenriens s’agitaient nerveusement dans leurs cages.
Akéou demeura pensif un long moment, puis reprit son travail. Pour
les prisonniers, le mal était déjà fait. Ce cri abominable ne
changerait rien à leur état. Pour les captifs de la vidéo par
contre, il en était tout autrement. Les deux lézards chaviraient,
comme ivres, puis s’affaissaient dans une profonde torpeur, dont
ils n’émergeaient que de longues minutes plus tard, hagards et
vacillant sur leurs pattes, incapables de fuir leurs geôles . Le
maître généticien jubilait, parfaitement satisfait du résultat
obtenu. La suite de l’expérience l’avait passablement
contrarié. La nuit venue, pour une raison inconnue, les captifs s’étaient
mystérieusement évaporés selon leur technique habituelle. Par la
suite, d’autres expériences identiques avaient conduit au même
résultat. Malgré l’influence destructrice de l’onde, les
chaînes d’ADN brisées se reformaient aussitôt.
Les recherches restèrent au point mort pendant
plusieurs années. Le maître généticien, malmené par un Pharaon
de plus en plus agacé, ne quittait quasiment plus le laboratoire.
Ce fut aussi à cette époque qu’Akéou rencontra Djem. Le
biologiste abandonna son travail à ce souvenir. Un sourire
éclairait son visage. C’était l’une des nombreuses fois où
Akéou, violant les interdits de Pharaon, avait rejoint Khénès, le
seul ami en qui il avait totalement confiance, dans un lieu discret
loin de la cité. Ils échangeaient ainsi maintes informations loin
des oreilles électroniques. Ils risquaient aussi leurs vies. S’ils
avaient été surpris, l’accusation de complot contre Pharaon les
auraient aussitôt conduits dans l’arène. Ce jour là, Djem leur
était apparu, surgissant du néant. Ils avaient fraternisé. Akéou
songea que Djem avait dû les observer longuement avant de révéler
sa présence. Tous trois préféraient la paix au conflit,
respectaient la vie dans tous ses états. Ils s’étaient mis d’accord
pour œuvrer à la sauvegarde du peuple terrien. Par la suite, Djem
n’avait pas hésité à les contacter jusque dans la cité,
visible à leurs seuls yeux et conversant mentalement avec eux sans
jamais attirer l’attention des espions.
Soudain las, Akéou se redressa et éteignit l’ordinateur.
La nuit s’avançait. Il lança un adieu muet à Djem puis sortit.
Toute la soirée, Djem n’avait cessé de l’observer, attentif à
l’image tridimensionnelle projetée par l’ordinateur, attentif
aussi aux périodes songeuses de son ami. Privé de ces capacités d’introspection
mentale, il devinait cependant les pensées du biologiste. Dans la
salle redevenue silencieuse, il ferma les yeux et s’assoupit.
La foule bruyante finissait d’envahir les
gradins de l’arène lorsque Khénès arriva au cirque. Tous les
Crénéens étaient conviés au spectacle généreusement offert par
Pharaon à son peuple, et tous étaient là. Quiconque ne se serait
pas présenté d’ailleurs, aurait été considéré comme
irrespectueux voir suspect envers le monarque, et aurait participé
aux jeux, mais vu d’en bas ! Khénès trouva une place libre et s’y
installait lorsque Pharaon apparut dans sa loge, escorté de
droïdes soldats, sous les applaudissements et les vivats du peuple.
Derrière lui, se tenait un personnage sévère et énigmatique, le
grand observateur. Seul maître de la pyramide, surveillant la
totalité des écoutes et caméras de la cité, maître aussi de la
milice droïde, et possédant la confiance absolue de Pharaon, le
grand observateur était craint de tous. N’avait-il pas déjà
déjoué de nombreux complots visant à destituer Pharaon ? La place
de monarque suscitait bien des convoitises !
Une clameur injurieuse s’éleva à l’arrivée
des prisonniers, puis la grille du couloir des fauves fut relevée.
Huit vélociraptors affamés en jaillirent et, habitués à la
rumeur des spectateurs, se dispersèrent aussitôt en cercle autour
de leurs proies, prêts à attaquer. Khénès se composa un masque
de joie et s’assura qu’Akéou, aux côtés du maître
généticien, en faisait autant. Dans sa loge, Pharaon jubilait.
Près de lui, le grand observateur, rigide et silencieux, scrutait
la foule à la recherche d’éventuels déviants. Au centre de l’arène,
les Septenriens effrayés reculèrent lentement, mais Djem ne bougea
pas. Lorsque les puissantes mâchoires se refermèrent sur son cou,
il sombra dans un long tunnel sombre et fut enfin libre.
De retour au laboratoire, Akéou se remit au
travail avec l’espoir d’oublier l’affreux spectacle, mais le
souvenir du compagnon disparu s’imposait à lui. Malgré son
trouble, il avait cependant admiré la parfaite maîtrise de Demré
au cours du spectacle. Demré ! C’était Djem qui lui avait
présenté. Un jour, peu de temps après leur première rencontre,
celui-ci était brusquement apparu aux yeux du biologiste en
annonçant :
- J’ai trouvé un nouvel ami parmi les tiens.
Sa situation est fort intéressante pour nos affaires !
- Ah ! et quel est donc son nom ?
- Demré.
Akéou avait faillit s’étouffer de surprise.
- Quoi ! le grand observateur !
- En personne, avait répondu Djem dans un grand
éclat de rire. Tu peux lui faire entièrement confiance, il
partage notre idéal.
En effet, la situation de Demré s’était
révélée très favorable aux activités du groupe. Ils avaient
rapidement convenu d’un code. Le cône incliné posé en évidence
sur l’ordinateur signifiait que Khénès ou bien Akéou demandait
le secret. Depuis la pyramide, Demré débranchait alors la caméra
et modifiait les enregistrements pour que rien ne paraisse.
Ces pensées revigorèrent le biologiste qui s’attela
à son travail d’archivage. Il laissa de côté un certain nombre
de vidéos sans importance, avant de sélectionner un important
document. Il s’agissait là d’une incroyable et toute récente
découverte, presque due au hasard, mais qui cependant avait
condamné tout espoir pour le peuple Septenrien : la découverte de
la substance jaune. Elle imprégnait tout, les roches, l’eau, les
êtres vivants. Fluide, impalpable, diffuse à l’extrême, elle se
répandait partout, rien ne l’arrêtait. Sa composition, son
origine étaient restées un mystère, mais ses effets étaient
parfaitement vérifiables. Elle reconstituait les chaînes de l’ADN
des lézards que l’onde de dislocation avait brisées. Tant que
cette vapeur jaune circulerait librement, les Crénéens n’avaient
aucune chance d’asservir les magiciens.
Suivait un reportage sur la construction de la
machine, sorte d’aspirateur de la substance jaune. Comment
fonctionnait-elle ? Akéou, uniquement biologiste, n’aurait su le
dire, mais elle consommait beaucoup d’énergie et ne pouvait être
arrêtée sous peine de voire la substance jaune se répandre
aussitôt dans la nature.
Akéou en avait testé personnellement les
limites lorsque Djem, surpris par les émetteurs d’onde de
dislocation nouvellement posés dans la cité, devenu incapable de
magie, s’était laissé arrêter et emprisonner par les droïdes
vigiles. Sonné, il n’avait opposé aucune résistance et n’avait
retrouvé ses esprits que trop tard. Ce jour-là, la machine était
tombée en panne, libérant la vapeur jaune, et, avant que le
biologiste, en bon citoyen, ne signale l’avarie, Djem était
déjà loin. « Ne reviens plus ! lui avait dit Akéou. Et Demré
avait trafiqué les enregistrements !
Dès lors, l’équipe de techniciens affectés
au laboratoire de biologie n’avait eu de cesse de trouver une
matière capable d’emprisonner la substance jaune. Sans succès.
Rien ne la retenait. Jusqu’au jour où un cristal avait opposé sa
résistance à l’incroyable fluide. Rassembler la substance, l’enfermer
dans une sphère de ce cristal, avait été un jeu d’enfant.
Depuis, la grande émeraude trônait sur un
trépied dans la salle annexe du laboratoire, à l’écart des
éventuels captifs, car son simple contact s’était révélé
aussi efficace que la substance jaune elle-même.
Akéou termina l’enregistrement sur une image
de l’émeraude, puis retira le cône qu’il rangea précieusement
dans sa sacoche. Avant de quitter le laboratoire, il se dirigea vers
l’annexe. Comme éclairée de l’intérieur, une sphère de
cristal de plus de deux mètres de diamètre, projetait ses éclats
verts jusque dans les recoins sombres de la salle.
Allongée sur un rocher à l’abri d’un tronc
pourrissant, Fra attendait. Quoi ? Elle savait que Djem n’était
plus de ce monde, mais il avait dit : « dans trois jours », et le
soir du troisième jour approchait. Tout l’après-midi, Fra avait
observé un étrange manège. Une large plate-forme volante
crénéenne était arrivée sur le site de l’ancienne cité
forestière, semant la panique chez les tribus septenriennes. Les
lézards avaient aussitôt quitté les lieux, se coulant
discrètement dans le dédale de niches sombres et s’était
regroupés sur l’autre rive du fleuve.
La plate-forme pilotée par un Crénéen,
supportait un volumineux canon désintégrateur dont un second
personnage surveillait l’orientation. Plusieurs heures durant, le
canon cracha son feu vers le sol, anéantissant l’épais amas
végétal sur une large surface. Puis il entama la couche rocheuse
et réduisit la colline en un vaste plateau dénudé. Lorsque la
totalité de l’immense esplanade fut aussi lisse et polie que les
écailles dorsales d’un lézard, la plate-forme s’éleva dans le
ciel. Fra la regarda s’éloigner et disparaître. La nuit vint,
tiède. Quelques étoiles pâles et sans vie s’allumèrent sur le
puits du ciel. Fra attendait toujours. Le croissant de Sélénée
monta sur l’horizon, bientôt suivi par celui de Lunica. Fra
calcula qu’il faudrait encore quatre jours avant que la petite
lune ne rattrape la grande.
Soudain mue par un sentiment d’urgence, la
lézarde rejoignit rapidement ses compagnons. Le moment était venu
d’effectuer la métamorphose. Elle lança le signal, relayé de
tribus en tribus par messages télépathiques. Chaque Septenrien
connaissait l’objectif et entama sa mutation. Fra les contempla un
instant et plongea dans ses souvenirs.
Cette mutation, ils l’avaient décidée tous
ensemble au cours d’une grande assemblée, à la suite du premier
emprisonnement de Djem. La situation devenait sérieuse et
pressante. Leur existence même était menacée. Privés de ses
pouvoirs magiques, le peuple Septenrien régresserait inexorablement
jusqu’au statut animal, malgré sa vive intelligence. Djem avait
dit aux tribus rassemblées :
- La magie ne nous sera bientôt plus accessible
! Si nous voulons survivre, nous devons nous orienter vers la
technologie, et pour cela, nous transformer ! Notre cerveau
reptilien est propre à la magie, mais inadapté à la
technologie. Il faut développer en conséquence nos hémisphères
cérébraux. Il serait utile de posséder des outils
perfectionnés, intégrés à notre constitution, des mains
préhensiles et agiles, toujours disponibles. Pour cela, la
position bipède est indispensable !
Et chacun avait donné son avis. Une foule de
détails plus ou moins importants avaient été précisée.
- Comment capterons-nous l’énergie cosmique ?
Nos écailles dorsales ne servirons plus à rien en position
dressée !
- Plaçons les sur la tête !
- Mais la surface est insuffisante !
- Transformons les en longs poils !
Et encore :
- Comment perpétuer la race si nous devons fuir
en permanence ? Un nid est trop fragile !
- Faisons comme les mammifères !
Une question avait soulevé une grande
perplexité.
- Et comment communiquerons-nous sans la
télépathie ?
- Par les sons ! Il nous faut un organe capable
de moduler les sons.
- Il faut aussi inventer un langage !
- Mais nous n’en avons plus le temps !
- Tant pis ! Nous le ferons après !
Et ainsi de suite. Lorsque la forme future avait
été suffisamment définie, Djem avait dit :
- Faisons un essai !
Il s’était métamorphosé devant ses
compagnons. Ceux-ci avaient d’abord ouvert de grands yeux
étonnés puis un rire général avait parcouru l’assemblée.
- Qu’il est drôle ! Il ressemble aux oiseaux
du continent voisin, les bras plus courts, les plumes en moins !
Mais, pourquoi pas !
- Cette forme est bien trop fragile ! Nous
deviendrons des proies faciles !
- Certes ! avait répondu Djem. Elle est fragile,
mais nécessaire. Notre cerveau technologique ne deviendra
efficace que s’il est stimulé par le danger.
L’assemblée s’était terminée là-dessus.
Autour de Fra, les Septenriens achevaient peu à
peu leur transformation et se redressaient lentement, encore
instables sur deux pattes. Après quelques déambulations mal
assurées, les gestes s’affirmèrent. Certains voulurent
poursuivre le programme de survie immédiatement, tant que leur
magie opérait encore. Il avait été décidé d’abandonner le
site de la cité forestière pour gagner les sources du fleuve au cœur
de Septenria. Cependant, beaucoup restaient encore indécis, trop
attachés à leur pays pour le quitter sans hésitation. Les tribus
se scindèrent. Les plus aventureux partirent et d’un simple bond
mental, gagnèrent l’objectif.
Fra ne s’était pas métamorphosée. Elle n’était
d’ailleurs pas la seule. Il restait encore quelques rares
lézards, trop effrayés sans doute par un avenir incertain. Elle se
glissa furtivement à l’extérieur. Sa mission n’était pas
achevée. Elle gagna rapidement une petite falaise qu’un ancien
méandre du fleuve avait taillée. Là, elle augmenta légèrement
sa fréquence vibratoire, trop peu pour changer de plan
dimensionnel, juste assez pour voir la roche devant elle se
transformer en un brouillard au sein duquel s’agitaient des
myriades d’atomes. Elle s’avança et pénétra la roche. Ses
propres atomes se mêlèrent à ceux du rocher en une danse folle
sans pourtant se heurter. La roche opposait une résistance
élastique à sa progression, mais bientôt elle se trouva devant un
grand coffre, lui aussi confondu à la roche. Elle en bascula le
couvercle. A l’intérieur, gisait la souche verdâtre et
vitrifiée d’un arbre mort. Entre les racines tronquées du vieil
arbre, Fra découvrit une minuscule corbeille faite de lianes
tressées, ainsi qu’un fin harnais. Elle ajusta
précautionneusement le petit panier sous son ventre entre ses
pattes avant. Puis elle sortit de la falaise, retrouva sa fréquence
initiale, et reprit le chemin des niches. Ainsi accrochée dans les
replis de ses pattes, la corbeille, presque invisible, se fondait
dans le vert de ses écailles.
Le reste de la nuit s’écoula en nombreuses
discussions et projets d’avenir. Puis l’aube se leva, apportant
une panique intense dans la communauté. Le ciel de Septenria se
couvrit soudain d’une multitude de petites navettes crénéennes
automatisées, quadrillant régulièrement le territoire en lâchant
un horrible son discordant, l’onde de dislocation. Les Septenriens
tombèrent dans une profonde torpeur dont ils n’émergèrent que
bien plus tard pour fuir de façon désordonnée de niches en
niches, le plus loin qu’ils purent aller. L’abominable ballet se
prolongea toute la journée. Les Crénéens ne laissaient rien au
hasard. Le lendemain, lorsque les droïdes soldats ratissèrent la
région, ils ne purent trouver que quelques lézards effrayés,
tapis dans leurs abris. La presque totalité de la population
Septenrienne semblait évaporée. Les rares prisonniers furent
parqués dans un enclos, non loin de l’esplanade, sous la garde de
quelques droïdes.
Khénès surveillait le montage de l’appareillage
complexe destiné à la construction du monument. La plate-forme
volante qu’il avait utilisé pour déblayer et niveler l’esplanade
se révélait bien trop petite pour supporter le matériel
nécessaire à la construction. Il choisit un porteur trois fois
plus grand et y fit transférer le canon désintégrateur par l’équipe
de robots techniciens sous ses ordres. A côté, il fit installer un
puissant générateur de matière couplé à son propre ordinateur
de travail, et alimenté en énergie par deux volumineuses piles
cristallines. Il avait calculé que la journée toute entière lui
serait nécessaire pour générer la masse colossale de roche que
représentait la statue. Lorsque le montage fut achevé, il embarqua
sur la plate-forme et fila vers Septenria, laissant son équipe de
robots au sol. Il voulait être seul, l’ordinateur suffisant à
gérer la totalité des opérations.
Arrivé en vue de l’esplanade, il remarqua l’enclos
des prisonniers un peu à l’écart mais ne s’y intéressa pas.
La présence de témoins au sol, quels qu’ils puissent être, ne
le gênait pas. Il en avait prévu l’éventualité. Il positionna
le porteur en vol statique, et régla précisément la ligne de
projection, puis il inséra le cône dans l’ordinateur. Ce cône n’était
pas celui qu’il avait présenté à Pharaon, mais bien celui qu’il
avait patiemment élaboré dans le secret, nuit après nuit, avec la
complicité de Demré. La structure du monument enregistrée sur ce
cône parallèle présentait un aspect extérieur absolument
identique à l’image visionnée par Pharaon, cependant l’intérieur
de la statue, son sous-sol, n’avait rien de comparable.
Il ne restait plus qu’à construire. Mais le
socle de la statue n’était pas conforme au plan contenu dans ce
cône. L’architecte dut au préalable recreuser l’esplanade à l’aide
du désintégrateur, pour pouvoir loger la partie souterraine du
monument. La vaste fosse serait en partie comblée lors de la
génération. Cette phase de préparation ne demanda que peu de
temps. Khénès passa alors à la construction proprement dite.
Lorsque le générateur de matière se mit en
marche, une projection tridimensionnelle apparut tout d’abord,
entremêlant les différents plans de coupe, les différents
matériaux, roches, métaux divers de la structure interne encodée
sur l’ordinateur, en un flou incompréhensible puis l’image se
densifia lentement au fur et à mesure que la génération se
déroulait. Khénès ne relâcha sa surveillance que lorsque les
travaux furent complètement achevés. Le soleil était depuis
longtemps couché quand Khénès posa la plate-forme à proximité
de la statue. Générée d’un seul bloc rocheux de plus de trois
cent mètres de long, elle avait la solidité de la montagne. L’
architecte entreprit alors de vérifier minutieusement le bon
fonctionnement des divers circuits internes, et principalement l’accès
au complexe souterrain dont il fit jouer toute les portes et les
serrures unes à unes. Ce n’est qu’au petit matin qu’il
regagna la cité crénéenne.
Les Septenriens éparpillés fuyaient le long du
fleuve. Certaines tribus s’étaient reformées après la
débandade, d’autres s’étaient créées au gré des rencontres.
Ils se terraient le jour dans des caches sombres et reprenaient leur
course à la faveur de la nuit. La végétation, trop rase encore
pour les protéger, reprenait cependant ses droits. Les fleurs
multicolores de l’ancienne canopée poussaient à présent à
même le sol sur les débris de la grande forêt, parmi de hautes
herbes drues et tranchantes. De jeunes arbustes, nés des graines
issues des arbres des hauteurs, lançaient leurs branches encore
frêles à la conquête du ciel, et offraient quelque nourriture aux
fuyards, à défaut d’une ombre protectrice. Mais nulle part, les
Septenriens ne trouvèrent de rejeton des grands arbres forêt.
Ceux-ci avait disparut. Parfois, ils rencontraient de vastes
cimetières de carcasses décharnées, restes des grands troupeaux
de dinosaures herbivores, terrassés par la faim. Parfois, ils
dépassaient le squelette solitaire d’un carnivore. Bon nombre des
races animales qui avaient peuplé leur environnement faisait à
présent défaut, entraînées dans le chaos où avait sombré la
végétation. La nuit, ils entendaient les appels de grands
mammifères en quête de quelque proie. Ils n’étaient pas
inquiétés. Les fauves se contentaient encore d’observer,
étonnés et curieux, ses nouveaux arrivants inconnus à leur
mémoire, se rapprochant cependant de plus en plus. Nuit après
nuit, ils fuyaient. Certains atteindraient les sources du fleuve, d’autres
s’arrêteraient en cours de route et s’installeraient là.
Les préparatifs de la fête battaient leur
plein. Quelques Crénéens et un nombre impressionnant de robots
serviteurs s’affairaient à l’organisation de la cérémonie de
triomphe de Pharaon, sous la férule du maître de spectacle et sous
l’œil vigilant du grand observateur. Lorsque tout fut enfin prêt,
Demré fit évacué l’esplanade et la laissa à la garde de
droïdes soldats avec l’ordre formel de n’y laisser entrer
personne, hormis lui-même et ceux qui pourraient l’accompagner.
Puis il mit le cap sur le continent crénéen mais ne regagna pas la
cité. Dans un lieu désert, Khénès et Akéou l’attendaient
impatiemment à côté de leur navette. Ils transférèrent tous
trois le précieux chargement de celle-ci vers la lourde navette
officielle du grand observateur, puis repartirent pour Septenria.
Ce fut sans difficulté que Demré entraîna ses
compagnons vers la statue, sans difficulté aucune qu’ils
transportèrent leur chargement jusqu’à la crypte logée sous les
pattes du géant. Les robots, zélés serviteurs, obéissaient
scrupuleusement aux ordres du maître. Ils n’opposèrent pas plus
de questions, lorsque les trois Crénéens s’approchèrent des
cages individuelles où avaient été dispersés les lézards pour
plus de sûreté, ni lorsque Demré lui-même brisa la porte de la
cellule de Fra d’un léger tir de son désintégrateur. Droguée
ainsi que tous ses semblables, Fra ne réagit pas quand les trois
compagnons la transportèrent jusqu’à la crypte et la
déposèrent contre l’émeraude. Elle tressaillit violemment à ce
contact, et lentement, émergea de sa torpeur. Les Crénéens l’observaient
pendant qu’elle reprenait doucement ses esprits et furent
étonnés du regard pénétrant qu’elle jeta soudain sur eux.
Avant de donner signe de vie, Fra avait profondément sondé les
pensées de son entourage. Ces trois-là étaient bien ceux dont
Djem lui avait parlé.
Rassurée, elle étudia la salle souterraine et
son contenu. Le mobilier était des plus restreints. Au centre de la
salle, la sphère d’émeraude trônait sur son trépied, projetant
ses lueurs vertes sur son environnement. Une banquette taillée à
même la pierre sur toute la longueur de la crypte supportait une
enfilade de cônes noirs. Un lecteur de cônes occupait tout un pan
de mur. Il y avait là toutes les connaissances technologiques des
Crénéens, glanées par Khénès, architecte royal mais aussi
physicien de génie, toutes les connaissances biologiques dont le
précieux cône enregistré par Akéou peu de temps auparavant, et
enfin toute l’histoire de la civilisation crénéenne et de la
conquête de la terre, répertoriée par Demré .
La crypte elle-même était petite, ses murs de
pierre nue, hormis la paroi du fond qui attira aussitôt l’
attention de Fra. Quatre grands panneaux s’y succédaient, gravés
de fines écritures, au- dessous de ce qui semblait représenter un
territoire. Sur le premier, Fra reconnut aisément les contours du
continent Crénéen, suivi de l’écriture hiéroglyphique complexe
de ses habitants. Le territoire du second panneau lui était aussi
connu, c’était l’île continent des oiseaux. Mais pas plus que
les Septenriens, leurs frères oiseaux n’écrivaient. La gravure
était cependant suivie de signes assez semblables à l’écriture
crénéenne quoique simplifiés. Le territoire du troisième panneau
lui parut étriqué, bien réduit par rapport aux précédents, mais
le fleuve qui le traversait ne lui laissa aucun doute. C’était le
grand fleuve, son fleuve ! Près du delta, était gravés un félin
couché au pied de trois pyramides. La lézarde se demanda un
instant quelle en était la signification. Suivaient des
hiéroglyphes à nouveau appauvris. Sur le dernier panneau, Fra ne
reconnut rien. Ce territoire inconnu, plus réduit encore que le
précédent, avait vaguement la forme d’un hexagone. En son
centre, était dessinée une haute arche double. L ‘écriture
droite et rigide, composée de bâtons assemblés la laissa
perplexe. Elle semblait terriblement pauvre à côté de la
diversité de signes utilisés sur les panneaux précédents,
cependant Fra y décela un pouvoir irréfutable quoique différent.
Fra se retourna, étonnée, vers l’architecte. Utilisant ses dons
divinatoires, Khénès avait adressé aux temps à venir un message
d’espoir reproduit en quatre langues différentes, selon une
filiation qui n’était pas toujours évidente.
Demré s’avança vers Fra et lui dit :
- Il te revient de fermer cette crypte pour que
nul ne profane l’héritage des générations futures. Khénès a
installé un système de fermeture dépendant de notre
technologie. Il est puissant, mais pas infaillible. Seule ta magie
peut en assurer la sécurité.
- Je le ferai, répondit Fra. Mais auparavant, j’ai
moi aussi quelque chose à déposer en ce lieu.
Fra décrocha la petite corbeille toujours
cachée dans les replis de ses pattes et la déposa près de la
sphère de cristal. La grande émeraude pulsa soudain avant de
reprendre son éclat habituel.
- Qu’y a t-il dans ce panier ? demanda Akéou.
Fra souleva le couvercle. Au fond de la
corbeille, reposait une petite étoile de cristal à huit branches,
qui scintillait de tous ses feux.
- Ceci est l’héritage de mon peuple, murmura
Fra.
- Qu’est-ce donc ?
Fra ne répondit pas.
- Partons à présent ! dit-elle.
- Fra, avant de partir, j’aimerais te poser une
question. Pourquoi ton peuple ne s’est-il jamais défendu contre
nos attaques ? demanda Akéou.
- A cause du grand chaudron ! murmura Fra plus
doucement encore.
Mais pas plus que précédemment, elle ne voulut
donner d’explication. Les trois compagnons se demandèrent quel
terrifiant secret, contenu dans ces mots énigmatiques, pouvait
justifier qu’un peuple entier ait préféré régresser vers une
vie incertaine plutôt que se défendre.
Ils gagnèrent le tunnel d’accès, Khénès
referma la porte de pierre, la verrouilla et Fra y appliqua sa
magie. L’architecte vérifia alors que le dispositif d’ouverture
ne fonctionnait plus. Demré régla son désintégrateur à l’intensité
maximale et visa la roche sans plus de succès. De même, un
modulateur d’onde se révéla tout aussi inefficace. La crypte
était totalement isolée.
Lorsqu’ils débouchèrent sur l’esplanade, le
soleil déclinait sur l’horizon.
- Merci de votre aide à tous trois, dit Fra. Je
dois partir à présent ! Adieu !
Fra traversa rapidement l’esplanade et allait
gagner un abri lorsque le rayon d’un désintégrateur jaillit et
frappa le rocher où elle se trouvait. Les droïdes obéissaient aux
consignes.
- Et de deux ! railla doucement Akéou.
Khénès émit une grimace comique. Demré
sourit. Demain, la disparition de l’émeraude serait signalée. Il
y aurait enquête. La justice de Pharaon était expéditive et se
terminait toujours dans l’arène !
- Il est temps de rentrer ! annonça Demré.
Ils retournèrent vers la navette. Avant d’y
monter, Khénès contempla une dernière fois son œuvre. La statue
de pierre défierait le temps mais probablement pas les
générations à venir. Le temps d’un bref éclair, Khénès eut
la vision d’un lion de pierre couronné aux larges ailes
déployées. « Des ailes ! pensa-t’il. Quel peuple pourrait bien
avoir l’idée de lui donner des ailes ! »
Ses compagnons installés à bord, Demré enleva
la navette. Le soleil couchant rougit soudain la statue. Les pieux
déchiquetés des arbres forêt allongeaient leurs ombres noires sur
les flancs du géant. Demré sourit à nouveau, perdu dans ses
pensées. Plus que tout autre, il avait été l’ami de Djem. Dès
le début, leur connivence avait été aussi parfaite que discrète.
Ils se rejoindraient bientôt. Il mit le cap sur la cité
crénéenne.
Demain aurait lieu la cérémonie de triomphe de
Pharaon. Mais demain était loin. Le Septenrien de pierre, resté
seul dans la nuit, projetait son regard immobile au-delà du temps.
Dans son ombre, scellé par le cœur humain, dormait l’héritage
des générations futures.
Au loin, à l’ouest, dans la grande île
continent des oiseaux, montait une rumeur sourde, indécelable
encore. Les tribus éparpillées se regroupaient lentement sous une
bannière unique, la bannière Atlante.
Annie
Décembre 2000
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