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En cet après-midi d’été, la chaleur
écrasante incite grandement à la paresse, aussi Pierre et Annie
ont-ils opté pour la sieste tandis que les enfants feuillettent
quelques bandes dessinées. Ecrasante la chaleur, certes ! Pesant
aussi ce long calme immobile qui règle leur vie depuis quelques
mois. Depuis longtemps maintenant, ils ne se préoccupent plus de
tous les tracas que leur causaient les nombreux visiteurs de l’invisible
(cf La voix du Chat). Ils acceptent leurs allées et venues,
les écoutes indiscrètes de certaines de leurs conversations sans
plus craindre d’éventuels impacts négatifs, sachant que les
forces invisibles ne peuvent s’exprimer s’ils ne leur ouvrent
pas les portes de leurs peurs . L’expérience mûrit. Long encore
le silence de Samayo, leur ami et guide invisible. Souvent, Annie
demande à Pierre s’il a reçu quelque nouvelle. Mais non, rien.
Alors que faire, sinon la sieste ? Annie ne dort
pas. Elle laisse son imagination voguer au fil d’une de ces
histoires fantaisistes qu’elle adore se raconter. Les images se
déroulent, claires et précises. Elle se voit sur une planète
lointaine, attendant l’arrivée d’un grand vaisseau spatial.
Attente impatiente ! Elle va retrouver celui qu’elle aime. Ils n’ont
pas même apparence, étant originaires de deux mondes différents,
cependant leur amour est profond, unique. S’ensuit une vie
merveilleuse à deux, à bord de la maison volante, leur maison,
aussi étonnante qu’invraisemblable : une simple cabane de bois
posée sur une coque de barque à fond plat, au toit recouvert d’une
peau de baleine maintenue par des cordes aux flancs de la barque. Un
escalier de trois marches tranche la proue, permettant l’accès au
sol, car la maison vole, mue uniquement par la pensée. De part et d’autre
de la porte, des cornes de rennes supportent quelques rouleaux de
cordes qui, jetées par dessus bord, sont un moyen rapide d’atteindre
le sol en cours de vol. Et oui ! Tarzan a ses adeptes ! Simple
amusement puisque la pensée permet de voler. Toute une vie de joies
et de bonheur paisible à parcourir la planète en tous sens au
grès des bivouacs au bord de claires rivières et de courses folles
dans les prairies sauvages.
Annie émerge de ce rêve fortement
impressionnée. Les jours suivants, elle ne cesse d’y penser.
Pourquoi ce songe la perturbe-t-il autant ? Cela n’a pas de sens !
Certes, un amour parfait, même imaginaire, ne laisse pas
insensible, mais ce n’était qu’un rêve !
Quelques jours ont passé. Pierre est souvent
silencieux, préoccupé. Un soir, embarrassé et maladroit, il se
décide enfin :
- Annie, j’aimerais te parler d’une
affaire un peu particulière.
- Oui, laquelle ?
- Je t’ai déjà parlé de Delphine.
- Une de tes collègues ? Oui, je m’en
souviens.
Pierre a du mal à s’exprimer.
- Voilà. J’ai ressenti pour elle le même
choc que lorsque nous nous sommes rencontrés tous les deux.
Annie reste silencieuse. Instinctivement, elle
sait que Pierre ne dit pas la vérité. Le choc a dû être plus
fort.
- Je crois qu’elle est mon âme-sœur,
reprend-il, hésitant.
Ame-sœur ? qu’est-ce que c’est ? se demande
Annie. Elle se souvient d’avoir lu quelques informations à ce
sujet : « une âme est composée de deux parties complémentaires,
de polarité opposée, les âmes-sœurs ». Cela ne signifie pas
grand chose pour Annie mais elle en estime cependant l’importance
et c’est avec étonnement que Pierre la trouve favorable à ses
propres soucis.
Ils vivent ensemble depuis des années déjà.
Entre eux, ce n’est certes pas le grand amour, mais une solide
amitié basée sur une profonde estime mutuelle et une longue
complicité, et ni l’un, ni l’autre ne remettra en cause les
liens qui les unissent. Cette histoire vient simplement s’ajouter
à la leur.
Plusieurs fois, les soirs suivants, ils essayent
d’imaginer ce que pourrait être une vie à trois, les problèmes
qui pourraient survenir, les enfants, la famille. Le « qu’en
dira-t’on ? », ils s’en moquent, de toutes façons. C’est
bien sûr prématuré. Pierre ne connaît même pas les sentiments
de Delphine à son égard. Il ressent pourtant que le lien qui le
pousse vers elle, est partagé. Cependant, un détail tracasse
Annie, qu’elle ne parvient pas à cerner. C’est injuste,
illogique, cela ne peut pas fonctionner ainsi ! Et brusquement, la
clé apparaît, évidente : son rêve n’en était pas un.
Lorsque plus tard, Pierre, encore ennuyé, lui
demande :
- L’idée de vivre à trois ne te dérange
vraiment pas ?
Annie lui répond calmement :
- Nous ne sommes pas trois, mais quatre.
- Quatre ! s’exclame Pierre, étonné.
Puis après réflexion,
- Oui, cela paraît logique, normal même,
nous faisons route ensemble. Et bien, je te souhaite de
rencontrer rapidement ton compagnon.
- C’est peu probable, répond Annie d’un
air désabusé.
- Pourquoi ? Tu as une idée de son identité
?
- Oui. Il n’est pas incarné dans notre
plan tridimensionnel.
Pierre ouvre de grands yeux, réfléchit, puis
frappé d’une idée subite, s’exclame :
- Samayo !
Annie hoche la tête sans répondre. Après un
silence, Pierre éclate de rire.
- Tu te moques de moi ? demande Annie.
- Non, pas du tout ! Mais, connaissant le
phénomène, je trouve que vous allez très bien ensemble.
- Oh ! phénomène toi-même !
Après l’éclaircie vient le doute. Ont-ils
inventé cette histoire ? Sont-ils complètement fous ? Tout cela
est absurde, contraire à la raison. Mais le cœur s’appuie
certainement sur des fondements solides, car il s’obstine, revient
à la charge, s’oppose à la raison en un conflit épuisant où
celle-ci ne sait que nier sans fournir de preuve à l’existence d’une
quelconque folie.
Alors que faire ? Pierre peut-il se confier à
Delphine, lui dire le lien qu’il ressent, ses espoirs, sans
craindre un rejet brutal de celle-ci ? Comment réagirait-elle ? Il
la croise régulièrement, la sent tantôt réticente, tantôt
favorable. La savoir à la fois si proche et inaccessible le mine.
Des siècles de conditionnement culturel et de morale mal comprise
ont dressé des obstacles qu’il n’est pas aisé d’abattre.
Etre fou n’est déjà pas évident, partager sa folie l’est
encore moins.
La situation d’Annie n’est guère plus
confortable. A-t-on idée d’adresser une déclaration d’amour à
un « fantôme », tout en sachant confusément que, comme tous les
êtres invisibles, il capte parfaitement toutes les pensées qui le
concernent ? Cette fois, les limites de l’absurde sont largement
dépassées ! Sans compter la crainte de s’être trompée.
Situation gênante et guère rassurante.
Cependant, à l’autre extrémité du lien,
Samayo a réagit. Lorsque Pierre revient du travail le soir, tout
heureux d’un sourire de sa princesse, il annonce :
- j’ai reçu un message de Samayo, il te
dit bonjour !
Pour le coup, Annie ne sait plus que penser.
Encouragement ou moquerie ? Un pincement au creux de l’estomac lui
fait regretter sa pensée. Non, Samayo n’est pas capable d’une
telle moquerie. Ou peut-être a-t-elle perçu sa réponse peinée.
Comment savoir ?
- Il a dit aussi que tu ne sais pas écouter.
« Allons bon ! » se renfrogne Annie, « autant
dire : mauvaise élève ! » Encore une attitude négative qu’elle
se reproche aussitôt. Le doute fait vraiment des ravages. Elle sait
pourtant que Samayo ne juge pas, qu’il ne reproche rien. C’est
un simple constat. Il dit la vérité, rien de plus. Mais il n’est
pas facile de savoir écouter, de faire taire ce conflit où la
raison s’obstine à semer le désordre à grand renfort de doutes
et de peurs, de se vider le cerveau de toutes ces pensées
importantes ou futiles, la plupart inutiles, qui le traversent à
longueur de journées. Il n’est pas facile d’être attentif à
ces imperceptibles sensations qui viennent se loger au creux de l’estomac.
Et Annie se sent plutôt perdue.
- Oh ! reprend Pierre comme s’il avait
oublié un détail, il a dit aussi que tu devais te faire
confiance.
Cette fois, l’encouragement est certain. Annie
devrait être heureuse, mais à présent, la lassitude l’emporte.
Samayo est si loin. Combien de plans dimensionnels les séparent ?
Elle ne sait effectivement pas l’entendre. Il faut toute la
gentillesse de Pierre pour la réconforter.
- Allons ! fait-il, les distances les plus
grandes ne sont pas forcément celles que l’on croit !
Il n’a pas tort.
Allongée sur le lit, Annie laisse filer sa
pensée au gré d’une musique douce et gaie. Elle essaie d’imaginer
Samayo, silhouette confuse qu’elle ne peut préciser.
Progressivement, les accords joyeux de la valse les entraînent tous
deux en une danse légère, instant merveilleux, et de sensations si
réelles qu’Annie ne sait que croire. Mais soudain, elle se
rappelle qu’elle ne sait pas danser. Le charme est brutalement
rompu, la magie n’opère plus. Annie se maudit. Comme si la
distance qui les sépare n’était pas assez grande, il faut qu’elle
y rajoute encore des barrières avec ses propres limitations,
lesquelles ne semblaient pourtant pas avoir d’existence dans le
monde de la pensée. Il lui faut un moment avant de retrouver son
calme et essayer de récupérer l’instant de bonheur enfui. Peine
perdue ! Le blocage est tenace et ne cèdera pas.
Annie choisit alors de contourner l’obstacle en
recourant à son ancien rêve. Puisqu’il la rattache à Samayo,
elle doit pouvoir en utiliser les repères. L’image de la maison
volante est si claire dans sa tête qu’elle n’a aucune peine à
s’y transporter. Samayo est là, sur le pont, et semble l’attendre.
Retrouvailles heureuses. Cependant, la maison l’intrigue. Elle en
connaît déjà l’extérieur, mais ne se souvient pas d’y avoir
pénétré. Un simple désir, le décor change ; elle est à l’intérieur
à présent. Elle ne distingue rien. Tout est obscur. Lentement, l’image
floue d’un cristal apparaît, flottant au centre de l’obscurité.
Annie trouve la présence de ce cristal incongrue : il n’a rien à
faire dans une maison ! Elle en chasse l’image et tente de
repérer les objets habituels qui peuplent la vie d’un foyer : une
table, des chaises… Mais rien de tout cela n’apparaît, l’obscurité
persiste et bientôt l’image floue du cristal se forme à nouveau.
Intriguée, Annie fixe son attention sur celui-ci. Il devient à
présent net, précis, et rayonne d’une éclatante lumière
blanche. Une émotion sourde envahit Annie. Son cerveau ne
fonctionne plus. Elle sent simplement la présence de Samayo, tout
proche, qui la guide. Elle ne saura pas pourquoi ni comment elle
pose cette question :
- C’est nous, « ça » ?
- Oui.
La réponse est immédiate, claire, presque
brutale. Aucun doute possible. Annie ne posera pas d’autre
question. Elle sait. Le cristal est une âme, leur âme ! Il est
unique, ils en sont les deux parties.
Après cette vision vécue au plus profond des
émotions, le doute n’existe plus pour Annie. Il n’en est pas de
même pour Pierre, rongé par d’innombrables remises en cause.
Lorsque Annie le rejoint, il est bien près d’abandonner la
victoire à la raison. Elle lui raconte ce qu’elle vient de vivre
et conclut :
- Tu ne dois pas abandonner ! Cela en vaut
vraiment la peine !
La certitude doit être aussi contagieuse que le
doute car Pierre récupère quelque peu le moral.
- Tu as l’air ailleurs ! remarque-t-il
après l’avoir observée un instant.
- Ailleurs ?
- Sur un nuage.
- Plutôt sur une maison volante ! rit Annie.
Elle lui décrit alors la maison de son rêve
dont elle n’avait jusqu’à présent pas parlé.
- Quoi ! Tueurs de baleines ! Vous sacrifiez
de pauvres bêtes pour fabriquer votre maison ! se moque-t-il.
- Tu es vraiment contradictoire ! ronchonne
Annie. Il n’y a pas si longtemps, tu nous qualifiais d’écolos.
Sur ce plan dimensionnel, il n’est pas nécessaire de capturer
une baleine et encore moins de la tuer, il suffit simplement d’imaginer
précisément la maison pour la créer. A propos, vous devez
bien avoir une maison dans ce monde, Delphine et toi ! A quoi
ressemble-t-elle ?
- Oh ! La notre est plus futuriste ! Elle a
la forme d’une goutte d’eau transparente.
Annie ne dit rien mais sourit. Une goutte d’eau,
futuriste ? Pas vraiment ! Il y a des écolos qui s’ignorent !
Cependant, Annie reste contrariée. Lorsque
Pierre s’en aperçoit, il demande :
- Un problème ?
- Je ne parviens pas à me représenter
Samayo.
Pierre connaît Samayo de longue date et garde de
lui quelques souvenirs, probablement d’une vie antérieure.
- Comment l’imagines-tu ? demande-t-il.
- Grand…
- Oui .
- La peau plutôt foncée…
- Oui.
- Chauve…
- Ah non ! Pas que je me souvienne ! A moins
qu’il n’ait changé de mode !
- Pff ! soupire Annie. Il a probablement
conservé l’apparence de sa dernière incarnation ! Sur quel
monde a-t-il voyagé ? Voilà qui complique l’affaire !
Aussi Annie choisit-elle de l’imaginer nu, sous
sa forme véritable, celle d’une petite sphère de lumière
blanche étincelante et de s’appliquer à reconnaître sa
signature énergétique. Ainsi sera-t-elle sûre de ne pas se
tromper. Mais cela n’est pas facile ! Une forme est décidément
bien commode !
La nuit suivante, Annie fera un rêve bien
étrange : La Terre. Le ciel entier est couvert de vaisseaux, des
milliers de vaisseaux. Il y en a de toutes sortes, d’immenses, des
plus petits, des vaisseaux de tôle, des vaisseaux de lumière. Ils
sont venus des quatre coins de l’espace et d’ailleurs. Leurs
équipages sont d’apparences diverses. Certains viennent pour la
paix, d’autres pour la conquête, mais tous, consciemment ou
inconsciemment sont attirés comme par aimantation, poussés par le
même espoir : retrouver leur complément. Le hasard ne commet pas d’erreur
et il a un grand dessein. Beaucoup ont préparé la guerre. Ils ne
sont pas les seuls. Ce bouclier anti-missiles, ces armements divers,
cachés au sol, sont destinés à ce grand rendez-vous du destin,
ils le savent. Ils attendent, immobiles. La guerre aura-t-elle lieu
? Qui serait assez fou pour lever les armes sur son âme-sœur ?
Annie ne verra pas d’où provient le premier tir. Le ciel et la
terre s’embrase dans une fureur d’apocalypse.
Puis l’écran du rêve s’obscurcit. Annie
frémit et ne retrouve son calme qu’avec peine. Une pensée
pourtant émerge : cette histoire n’est pas encore écrite, elle n’est
qu’une simple probabilité. Il en existe une autre, différente .
L’image initiale reparaît sur l’écran, vaisseaux immobiles
dans l’attente. Imperceptiblement, diffuse, presque invisible, une
vapeur blanche lumineuse monte du sol, s’élève, envahit le ciel,
se condense graduellement, devient lumière intense sous la forme d’un
grand loup blanc. Il est le maître du monde et son nom est l’Amour.
C’était là un bien beau rêve.
Ignorance ou connaissance, quelle différence ?
Simple confort de voyageur ! Et pourtant, il faut parfois si peu de
choses pour réaliser un beau rêve.
Annie
12 Septembre 2001
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