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Ohanès sommeillait lorsque des mots retentirent
dans sa tête : « Nous arrivons ! ». Il s’extirpa de son court
repos bercé par la vitesse de la course. Dana filait entre deux
eaux. Depuis quatre heures déjà qu’ils étaient partis, la
grande orque n’avait pas ralentit son allure. Elle remontait vers
le nord, droit vers l’objectif, laissant l’homme reposer sur son
dos, maintenu solidement par le harnais. Ohanès la salua d’une
pensée affectueuse et caressa le crâne de son amie de sa main aux
doigts palmés. Dana répondit d’une pirouette joyeuse et reprit
aussitôt sa route. Ils venaient de pénétrer dans une petite mer
intérieure dont les eaux froides n’étaient cependant pas figées
par les glaces. A intervalles réguliers, Dana remontait à la
surface aspirer une grande bouffée d’air. Ces irruptions à la
surface ne gênaient pas Ohanès outre mesure, son unique poumon
atrophié suffisant à l’approvisionner en oxygène pendant ces
courts passages. Il préférait cependant la tranquillité des
profondeurs. Mais, maintenant qu’ils approchaient du but, la
prudence s’imposait et Dana n’émergeait qu’après une rapide
mais soigneuse vérification de la surface de la mer.
La veille, un signal d’alarme avait retentit
dans la cité des abysses. Ys, la grande ville scintillante de
lumière, calmement étendue dans la nuit des profondeurs, s’était
soudain agitée d’une rumeur attentive. Le technicien chargé de
la surveillance des installations extérieures capta un message d’alerte
émanant de la centrale de Gwena, maillon le plus septentrional de
la chaîne d’approvisionnement énergétique de la cité. Celui-ci
signalait la présence d’une importante flotte navale stationnée
à la surface, au-dessus de la centrale. Les alertes étaient certes
fréquentes mais jamais d’une telle ampleur. Aussi, le technicien
en informa-t-il aussitôt les habitants de la cité et, sans tarder,
la population entière s’assembla en un conseil télépathique. Il
n’y avait aucune structure gouvernementale chez le peuple de la
mer, numériquement restreint, dont tous les membres participaient
également aux décisions collectives, lors de grandes assemblées
psychiques desquelles la sagesse naturelle de ce peuple bannissait
toute cacophonie. C’est ainsi qu’Ohanès, dont la position
géographique du moment était la plus proche de Gwena, fut chargé
de collecter des renseignements et d’estimer la gravité de la
situation.
Dana rasait le fond marin. A cet endroit , la
mer, peu profonde, ne dépassait pas une centaines de mètres. Le
fond rocheux, parsemé de blocs erratiques, offrait de nombreuses
caches dont l’une se révéla assez spacieuse pour que l’orque
put se loger entièrement. Ohanès libéra son amie du harnais et
rangea celui-ci dans la besace de fibres végétales aquatiques
tissées qu’il portait en bandoulière. « Va ! lança-t-il à
Dana. Je continue seul. A nous deux, nous sommes trop repérables !
» Quelques instants auparavant, il avait aperçu dans le
miroitement de la surface, la quille sombre d’un navire. D’un
puissant mouvement de queue, Dana jaillit de l’anfractuosité de
rochers et fila vers la surface reprendre sa respiration, tandis qu’Ohanès,
ombre souple et silencieuse, se glissait vers un grossier tumulus de
rocs et de terre d’apparence anodine.
Il s’engouffra dans une étroite ouverture
percée à la base de la colline, et parcouru rapidement un long
boyau dont les parois étaient constituées d’énormes blocs
parfaitement taillés et assemblés. Il déboucha dans une minuscule
salle ronde faiblement éclairée par une lueur tombant d’un puits
excentrique, ouvert dans le plafond. La totalité du pourtour de la
pièce était occupée par une sorte de banc de pierre ou pupitre
gravé de signes et figures géométriques. Dans la pénombre
apparaissait une sphère de pierre absolument lisse, d’une
soixantaine de centimètres, reposant dans un léger creux taillé
à même le pupitre. A son côté était gravée une rosace
complexe, incluant une étoile à huit branches. Ohanès se dirigea
vers la sphère, tira un petit tube sombre de son sac et le pointa
vers la rosace. Un mince rayon s’échappa du tube et vint frapper
un endroit précis de la figure géométrique. La sphère de pierre
se modifia graduellement, devint claire et transparente comme l’eau
pure. A l’aide du rayon, Ohanès pianota en divers endroits de la
rosace, jusqu’à obtenir, au cœur du globe, une image
parfaitement cadrée et nette de la surface de la mer. Il découvrit
alors six navires stationnant en cercle au-dessus de la centrale.
Quelques ajustements lui permirent de préciser l’image. C’était
là des navires de guerre, lourdement armés, sur lesquels régnait
une activité intense. Ohanès soupira. Cette fois, la menace était
sérieuse. Il allait falloir déménager la centrale avant que la
technologie du peuple de la mer ne tombe entre des mains qui, l’homme
poisson le savait bien, n’avaient rien de pacifiques.
Il s’apprêtait à transmettre vers Ys le bilan
des informations recueillies, lorsqu’une forme sombre apparut à
la périphérie du globe, suivie d’une seconde plus petite.
Ajustant à nouveau l’image, il découvrit deux sous-marins
faisant route vers le tumulus, et dont le premier, énorme et
puissamment armé, était précédé d’un point grossissant à vue
d’œil. Ohanès sursauta et recula précipitamment.
Simultanément, un choc sourd ébranla la colline, éventrant la
couverture de terre et de rocs qui cachait la structure vive de la
centrale. Culbuté contre la paroi par l’onde de choc heureusement
amortie, il récupéra rapidement ses esprits, vérifia que la
station fonctionnait toujours, puis enfila rapidement le boyau vers
la sortie.
Au dehors régnait un épais nuage de boues en
suspension qui lui permit de s’éloigner discrètement du tumulus
et de gagner un abri de rocher en eaux claires. Il repéra le
sous-marin qui venait de lancer la torpille et s’en approcha
furtivement. Puis, caché dans une anfractuosité, il se concentra
et laissa sa pensée glisser à l’écoute des occupants du
bâtiment. L’atmosphère à bord était à la fois tendue et
joyeuse. La torpille tirée depuis de longues minutes déjà,
n'avait éveillé aucun écho. Aucune réponse n’était revenue au
sous-marin dont l’équipage, soulagé, déchargeait ses craintes :
« On les a eus ! Ce n’est pas encore aujourd’hui que ces
satanés extraterrestres envahiront notre territoire ! » Telles
étaient les pensées qui frappèrent Ohanès. Malgré la gravité
de la situation, celui-ci ne put s’empêcher de sourire. «
Extraterrestres ! Hum ! Ceux Qui Marchent voient décidément des
extraterrestres partout ! » Mais le peuple de la mer était bien
humain, de souche aussi pure et peut-être même plus que pouvaient
l’être Ceux Qui Marchent. Quant aux revendications territoriales,
elles n’avaient pas davantage lieu d’être. Aux origines, l’humanité
encore apte aux mutations biologiques, s’était partagée
équitablement la terre. Le peuple de la mer était donc bel et bien
à sa juste place, quoi que puissent en penser Ceux Qui Marchent.
Tandis qu’il observait le bâtiment, l’esprit d’Ohanès
glissait vers de plus sombres pensées. Là s’arrêtaient les
similitudes entre les deux peuples. Leurs différences biologiques
étaient minimes en regard de leur divergences à appréhender la
vie. Les hommes poissons étaient pacifiques, ne cherchaient ni
pouvoir ni domination, n’utilisant les armes que pour leur
défense, le cas échéant.
Or, il semblait bien à présent que les armes
allaient parler. Un panneau venait de s’ouvrir dans les flancs du
sous-marin. En même temps, l’ordre de tir résonna dans la
pensée d’Ohanès. La boue masquant le tumulus enfin retombée, l’équipage
semblait vouloir s’assurer de l’efficacité de son premier tir.
La vielle centrale de Gwena, en service depuis des millénaires, n’était
certes pas la seule source d’énergie d’Ys, mais elle en était
la principale. L’acte des sous-mariniers contraignit Ohanès à
réagir. Il sortit vivement de son sac un long tube de métal
terminé par un cristal poli et tira. L’onde invisible vint
frapper le bâtiment dont tous les composants électroniques s’arrêtèrent
simultanément de fonctionner. Le sous-marin, privé de ses moyens
de locomotion, sombra en chute libre et toucha violemment le fond.
Ohanès perçut des sentiments de stupeur, puis de panique, enfin
une vague de terreur afflua à son esprit. L’avant du bâtiment s’était
éventré sur les rochers. A l’intérieur, trois hommes de l’équipage
pris au piège de l’eau montante, se débattaient contre la mort.
Frappé de stupeur, Ohanès mit quelques secondes avant de s’élancer
impulsivement vers la masse sombre, mais ne put que constater que la
brèche, trop étroite, ne pouvait lui livrer passage. Puis la
logique lui revint. Qu’aurait-il pu faire de toutes façon ? Ceux
Qui Marchent n’avaient pas de branchies. Le piège pour eux n’était
pas cette coque de métal mais bien l’eau qui s’y engouffrait.
Impuissant, il pesta contre la folie de ces hommes et la stupidité
du destin. Son tir n’aurait pas dû tuer, mais il l’avait fait.
Il perçut encore l’activité angoissée du reste de l’équipage
qui plaçait le navire en état de survie.
Ohanès s’apprêtait à quitter doucement les
abords du sous-marin, lorsqu’un mot percuta son esprit : « Danger
! » Puis une ombre jaillit de derrière la coque. Il attrapa
fébrilement l’aileron qui passait à sa portée et Dana l’entraîna
au loin, à l’abri des rochers. Un second sous-marin, de
dimensions moindres, s’avançait lentement vers la carcasse
immobilisée et s’arrêta à proximité. Un long moment s’écoula,
puis deux hommes vêtus de scaphandre quittèrent le petit
sous-marin en direction du grand. Ohanès observa longtemps le
curieux ballet des hommes-grenouilles. A l’aide d’une pièce
métallique, l’un d’eux frappait à coups réguliers, plus ou
moins espacés, contre la coque. Lorsque les ondes apportèrent à
ses sens aiguisés l’écho d’autres coups portés de l’intérieur
du bâtiment, il devina qu’une conversation s’établissait par
ce biais entre les prisonniers et les nouveaux venus. L’homme
poisson focalisa son esprit sur la conversation. Les prisonniers
relataient les événements tels qu’ils les avaient perçus. Ils n’avaient
cependant pas repéré sa présence et ignoraient la cause de leurs
déboires.
Enfin, les plongeurs regagnèrent leur
sous-marin. A l’intérieur, Ohanès perçut la présence d’une
personnalité importante, probablement un grand chef parmi Ceux Qui
Marchent, et s’aligna sur ses émissions psychiques. Ses pensées
le consternèrent. « …Avons affaire à une puissance
technologique supérieure….Avons subi un échec provisoire….Devons
à tout prix récupérer cette technologie à notre profit….Le
secret doit être absolument gardé face aux autres nations….Détruire
tous ceux qui sont au courant de l’affaire….Evidemment, je ne
suis jamais venu ici. »
Ohanès frissonna. A l’intérieur du petit
sous-marin, aucune voix ne protesta lorsque l’éminent personnage
donna l’ordre de tir. Au moment où la torpille jaillit de l’appareil,
il ferma les yeux, horrifié. La déflagration propulsa les eaux
dont la brutale surpression le plaqua contre le roc. Lorsqu’il
regarda à nouveau, l’imposant bâtiment s’était incliné sur
le flanc, son sas de sortie, tordu et fissuré, finissait d’aspirer
les eaux froides, transformant la coque en cercueil. Immobile et
glacé, Ohanès regarda le petit sous-marin s’éloigner puis
disparaître.
Au bout d’un instant, Dana le rejoignit et,
consciente de sa tristesse, lui lança quelques bourrades câlines,
sans succès. Avec un profond soupir, il lui demanda de le tirer
jusqu’au tumulus.Avant de pénétrer dans la centrale, l’homme
poisson inspecta soigneusement les dégâts causés par la première
torpille. La boue, en retombant, avait grossièrement recouvert la
brèche ouverte dans la colline, de sorte que les énormes blocs de
l’édifice se voyaient à peine. Rassuré, il regagna la petite
salle ronde puis établit le contact psychique avec Ys. Quelques
instants plus tard, le peuple de la mer, à nouveau assemblé en
conseil, recevait à la manière d’un film enregistré par la
mémoire d’Ohanès, le récit des événements auxquels il avait
assisté. Le débat qui suivit ne dura guère. Les hommes poissons
tenaient beaucoup trop à leur tranquillité pour hésiter longtemps
et la décision de démanteler la centrale fut prise à l’unanimité.
Ohanès, déjà sur place, fut chargé du transfert immédiat.
Interrompant la liaison, celui-ci s’éleva vers
le puits percé dans le plafond et déboucha sous une vaste coupole
brillamment éclairée. Un grand cristal de trois mètres de
diamètre, aux innombrables facettes, en occupait le centre. Un
intense faisceau de lumière jaillissait de sa pointe vers la coiffe
parabolique incluse dans la voûte de pierre. Le vaste édifice de
pierre de la centrale captait l’énergie tellurique qui
transformée et concentrée par le cristal, était ensuite
acheminée vers la cité. Ohanès s’arracha à la contemplation du
cristal puis redescendit à l’étage inférieur. Il pianota sur
plusieurs figures géométriques du pupitre de pierre. Le silence se
fit soudain plus dense, presque palpable, puis la lumière de la
coupole déclina progressivement et s’éteignit. Le cristal n’étant
plus alimenté par l’énergie tellurique demeura inerte, seule une
vague clarté couvait en son cœur. Ohanès reprit contact avec Ys,
puis programma le transfert . Dans la coupole, l’image du cristal
s’estompa et disparut. Quelque part en Ys, l’homme à la
réception vit le cristal se former devant lui, et ce fut tout.
Revenu à sa solitude, Ohanès quitta lentement
la centrale. Lorsqu’il fut à bonne distance, il tira de son sac
ce même tube qui avait immobilisé le sous-marin, mais cette fois,
un éclair aveuglant frappa la colline abandonnée. Dans un feu d’apocalypse,
le revêtement de la centrale disparut, les énormes blocs fondirent
et se vitrifièrent en un amas chaotique soudé. Plus rien de ce qui
avait constitué la centrale n’était identifiable.
Ohanès soupira. Cette arme terrible n’avait
pas été utilisée depuis bien longtemps. En fait, elle n’avait
plus servi depuis que son peuple avait regagné la mer après une
tentative d’implantation sur la terre ferme. A cette époque, les
hommes poissons, lassés des guerres incessantes que leur livraient
Ceux Qui Marchent, nostalgiques de leur patrie marine, avaient
abandonné leurs forteresses cyclopéennes, pourtant imprenables, et
n’avaient laissé derrière eux que d’informes châteaux de
pierres vitrifiées qui hantaient encore l’imagination populaire
de la terre ferme.
Mais cette fois, l’opération s’était
produite en mer, chez lui, et Ohanès se demandait combien de temps
encore les sombres abysses protégeraient Ys de la technologie et
surtout de la folie de Ceux Qui Marchent. Il appela Dana qui ne fut
pas longue à répondre, la harnacha tandis qu’elle essayait
quelques cabrioles, heureuse de reprendre enfin la route. Après un
dernier regard à l’amas tordu, maintenant pressés de quitter ces
lieux, ils s’éloignèrent rapidement. Ys les attendait et avec
elle, la quiétude et la sécurité.
Annie
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